Vincent BOUNOURE / SCANDALE, SUITE

SCANDALE, SUITE

L’idée de modernité est passée en un siècle aux mains des antiquaires. La volonté de scandale est le pont aux ânes du nouveau conformisme. Dans de telles conditions, le marécage à perte de vue des sociétés modernes d’Occident, où l’ardeur révolutionnaire des intellectuels de gauche va jusqu’à
s’investir dans l’obtention d’un meilleur régime fiscal, ne laisse aucune chance au surréalisme de remplir son programme d’émancipation s’il croit encore pouvoir y employer les instruments dont il put mesurer l’efficacité très relative jusqu’aux grandes mutations de l’après-guerre. Les traits les plus évidemment saillants du surréalisme des premiers âges, ceux qui l’imposèrent à l’attention et lui composèrent, pour le public, le visage que tant d’esprits superficiels ont seul retenu, ces traits se sont confondus avec la chronique d’un autre temps, celui dont les écoliers s’échinent à apprendre l’histoire et que les institutions officielles de la culture décrivent dans un bavardage tous les jours recommencé comme une suite de faits certains et indifférents. L’histoire du surréalisme est aussi faite de cette fatale dégradation : la notion que tend à en imposer l’histoire des lettres et des arts dissimule les ambitions de nos aînés derrière leur comportement pittoresque et rend de moins en moins perceptibles leurs intentions derrière l’accumulation des anecdotes.

Sans doute une vue étroite de nos devoirs eût-elle dû nous jeter aussi dans l’alarme quand nous avons vu s ’embaucher à ces détournements jusqu’à d’anciens surréalistes qui trouvent un plaisir extrême aux grossissements du miroir rétrospectif, qui évoquent avec un contentement certain la force musculaire qu’ils ont déployée jadis dans les altercations, qui se prennent pour confidents particuliers des dieux sur le fait qu’ils ont, le bloc-note à la main, assidûment écouté aux portes et guetté à travers les galandages le fonctionnement des appareils sanitaires. C’est ce pauvre Thirion, parmi tant d’autres, et quoiqu’ils fussent encore ceux du nationalisme gaulliste on en viendrait à compatir à ses déboires dans la carrière municipale pour peu qu’ils aient jeté un personnage dont les engagements de jeunesse sans doute furent entiers dans une honte aussi commune. Chacun comprendra que la transformation de l’histoire du surréalisme en un théâtre épique est indispensable à qui tend à évaluer son modeste rôle à l’échelle des hauts faits mythologiques. Mais derrière cette fresque dont on s’applique universellement à rehausser les couleurs, le sens des gestes s’efface. Il n’est pas douteux que la flamme de la révolte vacille. Une appréciation superficielle de notre histoire ancienne, propagée par les colporteurs d’anecdotes, rencontrerait-elle en nous un narcissisme égal au leur ? La voie serait alors toute trouvée, nous nous ferions professionnels du scandale, nous serions sous notre seul regard peut-être, mais ce serait le point important, les héros d’une geste renouvelée de l’ancienne. Quelques rares badauds ameutés par notre vacarme seraient là pour attester notre héroïsme de cinéma et la conformité de notre conduite aux clichés grossiers dont la diffusion s’accélérant brouille l’histoire du surréalisme et la rend de moins en moins lisible.


Que le surréalisme était beau. dans les années 20 ! nous dit-on de toutes parts en nous suggérant de reprendre en main les mêmes outils et eux seuls surtout. Leur tranchant ne s ‘est-il pas émoussé ? La dilatation de soi dans les remémorations ou dans la préférence que tels peuvent ressentir pour les grands premiers rôles sur décors violents ne fait qu’accélérer la dégradation propre aux mots et aux signes dont le sort est la fixité alors qu’ils sont faits pour désigner les moments successifs d’un développement dépendant de celui du monde. Qui ne voit que la part spectaculaire du surréalisme de l ‘avant ­ guerre, précisément parce qu’elle est propice plus qu’aucune autre à rassembler les curieux. est la seule à avoir vraiment vieilli, la seule à avoir intégralement subi ce phénomène complexe d’incorporation au savoir commun qui entraîne son désamorçage et qu’on appellerait maintenant sa récupération ? Qui ne voit que si l’on nous conseille aussi instamment l’imitation des saints patrons. c’est qu’une activité de scandale aujourd’hui renouvelée de la leur, loin de provoquer les ruptures violentes dans la sensibilité publique auxquelles elle vise, contribuerait au contraire au divertissement de l’assistance par là confirmée dans ses notions schématiques et assurée de n’avoir rien à redouter du fonctionnement imperturbablement semblable à  lui – même de notre antique machinerie ? Dans le rôle que l’opinion tente de nous confier, ce qu’on espère, ce sont les manifestations de notre mort : ce qu’on redoute dans le surréalisme, ce sont celles de son actuelle jeunesse.


Un tel changement de signe affectant la pratique du scandale, c’est dans tout le développement de l’après-guerre que nous avons été conduits à en tirer des conclusions dont l ‘évidence n’a pas semblé s’imposer au même degré à quelques groupes, qui se déclarent surréalistes à plus ou moins juste titre et qui se font un programme de faire les cent pas dans des avenues transformées en site classé. méconnaissant la nécessité où se trouve le surréalisme de subordonner son extériorisation à l’invention de ses moyens nouveaux et d’intervenir de grande préférence, si peu qu’il tienne à sa puissance de choc, sur les seuls terrains où il n’est pas attendu. A la paresse d’une assistance qui bisserait volontiers nos vieux couplets, pourvu qu’ ils soient toujours dosés d’un peu de brutalité sarcastique dans l’intervention publique et d’un peu de bizarrerie dans la formulation, nous sommes d’autant moins tenus de répondre par une paresse semblable que la signification du scandale surréaliste est loin d’être un exemple isolé d’altération.


Une critique de l’historicité surréaliste s’impose : ainsi avons-nous à resituer nos ambitions et leur manifestation dans l’état présent d’un monde dont les transformations, depuis trente ans, nous ont semblé prévaloir sur les traits permanents. Que cette méthode soit légitime, nous en trouverions pour preuve le sort de positions surréalistes formulées durant les vingt années précédentes et qui ont appelé depuis lors, en matière politique par exemple, de notables corrections. Positions donc provisoires par nature, liées aux circonstances comme la réponse à une question changeante. Or quel écho cette réponse éveille-t-elle ? Les cris déclenchés aux alentours de 1930 par l’engagement politique de jeunes poètes, dont la vocation sans surprise et la carrière étaient assurées en raison même de leurs audaces. ne s’apaisèrent qu’aux approches de la guerre puisqu’on trouvait encore en 1935, sous la plume de Roland de Renéville, des commisérations coupées de larmes : « La poésie constituant par essence une approximation de ce que les philosophes nomment la réalité absolue, j’ai cru devoir ces dernières années, à propos de la dérivation de l’activité surréaliste en activité politique, formuler un doute sur la possibilité de placer l ‘expérience poétique au service d’une réalité relative, fût-elle la réalité sociale du moment. Il me semblait que si émouvante et grandiose qu’elle fût, cet te révolution ne pouvait que demeurer en deçà de l ‘idée pure de Révolution dont la réalité se confond avec celle de la poésie. » Et plus nettement encore : « Lorsqu’un poète accepte de plier sa pensée à l’état social du moment, il ne le fait qu’à son détriment, sans rien apporter en échange à la révolution. » En de telles déclarations, qui ne laissent à l’esprit que l’horizon de la tour d’ivoire, ce qui était dénié à la pensée poétique, c ‘était le pouvoir et même le droit de se formuler dans le vocabulaire des perspectives humaines concrètes. Le crime imputé au surréalisme était d’intervenir en dehors du territoire qui lui avait été traditionnellement concédé et où eût pu se poursuivre sans exciter de telles clameurs une activité de type dadaïste par exemple.


On peut penser que nos aînés furent surpris que leurs préoccupations politiques spontanément exposées parallèlement aux autres fassent tout à coup scandale comme s’ils eussent procédé préalablement, pour accroître la portée de leurs entreprises, à l’examen des divers domaines qu’ils pourraient,d’une brutale percée, envahir. Ainsi furent- ils scandaleux en dépit d’eux-mêmes, allant de leur propre pas. Enseignés par un aussi grand exemple, comment. pourrions -nous aujourd’hui éviter de voir, dans le terrain où s’accomplit l’action, le fait qui détermine les échos qu’elle éveille et dans leur corrélation l ‘une des clés du scandale moderne ? C’est ce que nous devions vérifier encore très récemment.


Depuis des années, rien ne nous est apparu plus urgent qu’un réexamen des circonstances qui avaient conduit le surréalisme à l’élaboration et à la définition de ses positions politiques : obligation irrémissible marquée dans nos agendas par les déménagements permanents du mobilier intellectuel et linguistique, aussi bien que par l’autonomie de notre sphère d’action, soustraite dès Légitime Défense à la compétence des juridictions temporelles. Nous sentions que le débat actuel ne pouvait plus se poursuivre utilement en termes strictement politiques. Ou du moins ceux-ci n’en décrivaient- ils sous notre regard qu’une face étroite d’autant plus trompeuse qu’elle persiste dans ses prétentions à en figurer la totalité. En effet si la même barbarie s’appesantit universellement, par-dessus toutes frontières, indépendamment des idéologies, à qui et à quoi celles-ci servent-elles ? Ne seraient-elles pas de simples phénomènes parasites affectant la surface du cours historique, mais laissant son mouvement profond insensible à ces péripéties? Alors la politique surréaliste devrait s’intégrer à une anthropologie surréaliste, comme si l’écrasement général de l’esprit sous la barbarie technicienne nous conduisait à envisager de façon radicalement distincte deux niveaux d’aliénation, l’un résultant du statut du travail et du régime de la propriété, l’autre de l’évolution planétaire des techniques, de l’extension des mythologies positivistes et corrélativement de l’étouffement des pouvoirs de l’esprit. Faute de cette distinction, la lutte contre la première de ces deux aliénations nous jetterait plus durablement dans la seconde. Cette lutte, la rigueur nous obligerait alors à la dénoncer comme l’instrument d’une aliénation plus profonde.


On sait que La Civilisation surréaliste fut au printemps dernier le fruit collectif de telles réflexions et nous aurions pu penser que le champ que nous prenions pour évaluer le sens des luttes quotidiennes n’était pas tel qu’il nous doive épargner les attaques de cette famille d’esprits qui déplorent de voir des poètes entrer dans la mêlée sociale. Il n’en fut rien. Depuis quarante ans. le surréalisme s’est acquis en effet une réputation politique qu’entretiennent ou exploitent de nombreuses et savantes études. Mais tout au contraire parce que la distance prise semblait excessive et que nous apparaissions où l’on ne nous avait pas encore vus, nous vîmes un maoïste,un socialiste, un gaulliste joindre leurs accents dans une réprobation indignée. D’un ancien surréaliste, jadis des plus politisés, nous allâmes jusqu’à apprendre que surréalisme et civilisation sont deux notions antithétiques : Roland de Renéville, à propos de politique, évoquait « le conflit qui semble ne pouvoir cesser d’opposer le poète à la cité, fût-ce même à la cité future ». Voilà donc, à propos de civilisation, les mêmes hauts cris.

« Scandale au si secret visage » disait Nora Mitrani.

Vincent Bounoure

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