Interview de Philippe Bouret et Muriel Augry par Ghadah Kamal et Mohsen Elbelasy à propos de leur nouveau livre “Encres lacérées”

               

Encres lacérées, Muriel Augry, Poèmes, Philippe Bouret, Encres, Iasi, édition Cronedit, Traduction Valeriu Stancu,

, 2020, 61 pages

Préface Emmanuel Pierrat

février
2021

Encres lacérées est le résultat d’une alchimie, d’une subtile fusion entre le texte et l’image, entre deux personnalités : une poétesse et un artiste. Les livres d’artistes possèdent une longue existence et cela ne constitue pas une nouveauté en soi. Ce qui, cependant est plus original est l’iter de cet ouvrage. Le contexte actuel de confinement convie paradoxalement à une ouverture sur l’autre et sur l’ailleurs. Certes à distance, certes de façon virtuelle. Et c’est ainsi que Muriel Augry a fait connaissance avec Philippe Bouret. Entre Iasi, en Roumanie, et Brive la Gaillarde, en France. Apparemment deux lieux éloignés que rien ne rassemble. Mais c’est là justement qu’opère la magie. La poésie ne connaît pas de frontières. Nous en sommes tous convaincus. Mais au-delà du poncif, il y a toujours étonnement lorsqu’une telle rencontre a lieu de façon si spontanée.

C’est ainsi que la poétesse découvre les encres toutes en force et en délicatesse de Philippe Bouret et décide d’écrire sur ces « femmes-pli », « femmes-bord », « éfemmérides », « éfemméros », sur ces créatures en noir et blanc auréolées de mystère. Un dytique s’impose : Elles étaient/ elles seront. Un passé d’amazones, un futur de femmes volant à la conquête de vibrantes destinées. Un parcours dans le temps fait d’exigences et de désirs.

Les mots soulignent et enlacent les encres, les encres percent les mots.

L’alliance est là.

la première partie

INTERVIEW avec Muriel AUGRY

par Mohsen Elbelasy

Muriel Augry

Muriel Augry is french; she was born in Paris. She is a poet, an essayist and a short-story writer. She obtained a PhD at the University of Paris-Sorbonne. She is currently the Director of the French Institute in Iasi, in Romania.

She was awarded a prize by the Académie française for an essay on Stendhal and Mérimée in 1990. She published a short-story collection entitled Rien ne va plus in 2010 and six books of poems Les lendemains turquoises (2012), Les Ecailles du Soir (2012), Eclats de murmures (2018). Instantanés d’une rive à l’autre (2019) obtained the Prix Vénus Khoury-Ghata, Ne me dérêve pas (2020) and Encres lacérées (2020).

She has worked in dialogue with artists, such as Marco Nereo Rotelli in Italy and published artist books with painters Abdallah Akar (Tunisia), Youssef ElKahfay (Morocco) and Dragos Patrascu (Romania).

Muriel AUGRY est née à Paris.

Après des études littéraires à l’Université de Paris Sorbonne et l’obtention d’une thèse de Doctorat, sur la littérature française du XIX ème siècle, elle quitte la capitale française pour le Piémont, et  enseigne à l’Université de Turin, pendant une dizaine d’années. Sa carrière se déroule ensuite entre Maroc (Rabat et Kénitra), Italie (Palerme) et Roumanie (Iasi) où elle travaille pour les services culturels de l’Ambassade de France, entrecoupée d’un séjour professionnel en France,  au Ministère des Affaires Étrangères. Elle est officier dans l’ordre des Palmes académiques.

Les voyages et l’écriture sont ses deux passions qu’elle conjugue à travers la rédaction d’essais, de nouvelles, de poèmes.

Son premier essai Le cosmopolitisme dans les textes courts de Stendhal et Mérimée, publié aux Éditions Slatkine, reçoit, en 1991, le « Prix Roland de Jouvenel » de l’Académie française et la conforte dans l’exigence de recourir à une expression sobre, ciselée.

Muriel Augry rédige alors de nombreux essais  sur la littérature des XVIII, XIX ème et XX ème siècles et plus particulièrement sur la littérature de voyage en Méditerranée et au Proche Orient ; elle s’intéresse, dans ce domaine, plus spécifiquement aux écrits féminins. Elle rédige, en 1998, le catalogue d’une exposition sur Le voyage des femmes de lettres en Égypte au XIX ème siècle  et publie, en 2005,  une édition critique du livre de Louise Colet Les Pays lumineux, aux Éditions Cosmopole.

Elle donne de nombreuses conférences et lectures à l’étranger (en Europe, en Afrique, au Proche Orient), participe à divers salons du livre à Paris, Beyrouth, Casablanca, Marrakech, Pise, Iasi…

Elle collabore à de nombreux ouvrages collectifs : recueils de nouvelles, anthologies poétiques.

Attirée  par les formes littéraires brèves, elle publie, en 2012, un recueil de nouvelles Rien ne va plus, aux Éditions l’Harmattan.

Sensible à la beauté d’un mot, à l’alliance d’un son et d’une image, elle décide de se tourner vers la poésie et compose des recueils de poèmes en prose, parus au Maroc aux Éditions Marsam, Les lendemains turquoises, en 2010, traduit en arabe et Éclats de Murmures, en 2016 chez Virgule Éditions, tous deux illustrés par le peintre marocain Youssek El Kahfay.  Entretemps, elle publie en France, chez l’Harmattan en 2012, Les Écailles du soir, illustré par le peintre algérien Aissa Ikken.

Les poèmes qu’elle écrit sont de courtes scènes, des tableaux dans lesquels les couleurs dansent et se querellent. Elle aime engager le dialogue avec des artistes plasticiens et concevoir ses œuvres dans l’optique d’un échange culturel et linguistique. Ses poèmes sont traduits en cinq langues : italien, espagnol, anglais, arabe et roumain. Elle collabore régulièrement avec des artistes de la Méditerranée, tel l’Italien Marco Nereo Rotelli pour des expositions, des performances ou le peintre calligraphe franco tunisien Abdallah Akar avec lequel elle a publié, en 2018,chez Virgule Éditions, un Beau Livre Instantanés, d’une rive à l’autre, qui a reçu le « Prix Vénus Khoury Ghata de la poésie illustrée ».

Elle a publié, en 2020, aux éditions Voix d’Encre, un recueil de poésies intitulé Les lignes de l’attente accompagné des calligraphies d’Abdallah Akar et une anthologie poétique bilingue Ne me dérêve pas en Roumanie, chez Junimea, avec des dessins de Dragos Petrascu.

Elle fait partie du PEN Club France, du Parlement des écrivaines francophones et vit actuellement en Roumanie, où elle dirige l’Institut français, à Iasi.

Mohsen Elbelasy

Mohsen Elbelasy /egyptian surrealist artist and poet and researcher and editor in chief of the Room surrealist magazine and sulfursurrealistjungle.Com and co founder of middle east and North Africa Surrealist Group

1-Comment décririez-vous votre partenaire dans ce livre ?

Philippe Bouret m’a envoyé ses encres au début de l’automne. Nous avions juste échangé quelques mails professionnels et nous nous connaissions à peine. Il m’a demandé si je voulais écrire un texte sur ses dessins, et j’ai répondu  tout de suite « oui ». Comment je le définis : un complice. Et cette notion de complicité, de connivence est essentielle dans un travail comme celui que nous avons réalisé. Elle rend l’œuvre compacte, solide. Elle en fait l’harmonie, harmonie que ressentent nos lecteurs.

2-Le livre est comme un jeu surréaliste qui combine dessins et poèmes ; avez-vous quelque relation avec le surréalisme ?

Je ne sais pas si j’ai une relation à proprement parler avec le surréalisme, mais j’ai lu au lycée  avec la plus grande ferveur les écrivains surréalistes français, tels Breton , Eluard. Et je n’ai cessé de les lire. Par ailleurs, j’ai été fascinée lorsque j’ai découvert adolescente l’univers pictural de Salvador Dali.Il y a donc une longue fréquentation avec les Surréalistes.

Il  est en outre une dimension que je privilégie par-dessus tout : le rêve. D ‘ailleurs ma toute récente anthologie poétique bilingue, parue en Roumanie en 2020, s’intitule Ne me dérêve pas pour reprendre l’un de mes mots d’enfant, que j’assume totalement à l’âge adulte.

Combiner dessins et poèmes est pour moi une exigence. Il s’agit d’une fusion essentielle à la création.

3-Que pensez-vous du développement de la Poésie en Roumanie, ces dernières années ?

Je ne suis en Roumanie que depuis un an, mais ce que je constate, c’est la présence très diffuse de la poésie dans ce pays, beaucoup plus que dans d’autres contrées européennes, à l’Ouest. Il existe de nombreux festivals de poésie dans tout le pays, des maisons d’éditions qui n’hésitent pas à publier de la poésie et fait encore plus remarquable, beaucoup de jeunes auteurs écrivent de la poésie. Elle fait partie de la culture du peuple roumain, les élèves des lycées participent spontanément à des concours de poésie. Ecrire de la poésie n’est pas un acte passéiste, encore moins un phénomène élitiste.

Il n y a donc pas de développement de la Poésie en Roumanie, mais un maintien, ce qui est remarquable.

Books by Muriel Augry

4-En se référant au contenu du livre, croyez-vous au terme de « poésie féministe » ?

Je n’aime pas beaucoup les « étiquettes », la distinction systématique des genres. Mais ce qui est sûr, c’est que mon livre se veut une affirmation de l’univers féminin, de la force des femmes, aussi bien dans le passé, que dans ce qu’elles souhaitent devenir. J ‘ai confiance dans l’énergie féminine, dans leur combat au féminin. Et j’aime le retranscrire dans mes poèmes.

 Il y a aussi dans l’agencement de mes mots, dans leur sonorité, un appel au plus profond de l’intimité féminine. Dans ce livre, peut être encore plus que dans d’autres, la sensualité de la femme éclate. Il y a élan, il y a désir. Ses femmes sont de chair vibrante.

5-Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? Quel sera votre prochain livre ?

Je continue à écrire de la poésie, qui est vitale pour moi, mais je reprends l’écriture de nouvelles qui est un genre que j’affectionne particulièrement. J‘ai publié il y a quelques années un recueil de nouvelles Rien ne va plus et de nombreuses nouvelles dans des revues en France et à l’étranger. J‘aime les formes brèves qui nécessitent une rigueur particulière. J‘ai rédigé une thèse de Doctorat sur Stendhal et Mérimée, et ai gardé une admiration pour le style incisif de ces deux grands écrivains et pour la force qui émane de leurs récits.

J’écris par coup de cœur, très rarement pour une commande. Je ne me fixe donc pas d’ objectif. C’est le livre qui s’ impose à moi, pas moi qui le cherche….

6- Quel est votre poète préféré ?

Mon poète préféré est Rimbaud. On le découvre en pleine jeunesse. Et on ne le quitte plus..« On n’ est pas sérieux quand on a dix-sept ans»… ce cri du poète est salvateur, selon moi. Savourer la vie, la mordre à pleines dents, aimer et souffrir, bref, vivre avec passion.

Et puis Rimbaud, c’est l’aventure, ce sont les couchers de soleil écarlates, les nuits opaques et ma poésie est particulièrement visuelle. Donc oui, sans hésitation Rimbaud, mais j’ajoute aussi Baudelaire. 

7-Vous écrivez votre propre forme de poésie. Et vous avez eu une expérience de traduction en arabe de votre recueil  Les lendemains turquoises. Quel est votre concept de la pure poésie ?

J’ai en effet été traduite en arabe. C’est une expérience magnifique. Pour moi cette traduction est une réécriture, une découverte d’un autre univers à la fois linguistique, culturel, esthétique. Et c’est le cas, lorsque je lis d’autres traductions de mes poèmes en italien, en espagnol et maintenant en roumain.

Je suis très attentive à la beauté d’un mot, à son aura, à sa couleur comme je le disais précédemment. J’aime peindre les mots. Je suis très exigeante, quant à l’équilibre du vers qui doit tendre vers l’harmonie et la sérénité. Ou vers le choc .Tel est le concept pour moi de la pure poésie .

deuxième partie

INTERVIEW AVEC Philippe Bouret

PAR Ghadah Kamal

PHILIPPE BOURET

Philippe Bouret reading poems by Muriel Augry from “ENCRES LACÉRÉES”
Ghadah Kamal

Egyptian ssurrealist collagist and poet and story writer and member of the editorial board of the room surrealist magazine and member of middle east and North Africa Surrealist Group

Ghadah Kamal  

En tant que psychanalyste, vous avez une grande expérience dans l’analyse de l’écriture poétique. Comment décririez-vous la poète Muriel Augry, de votre place de psychanalyste ? 

Philippe Bouret

La rencontre est un acte fulgurant. Elle ne s’accommode pas de la consultation, de la négociation, de la prévision ou du consensus. Elle se conjugue au présent et dans l’immédiateté. S’il existe un calcul de l’acte, de son interprétation, ce n’est que dans l’après-coup que peut s’en dégager la logique. La rencontre tire sa frappe du vivant, elle appelle un engagement du sujet, de son corps. Le sujet y joue sa partie, y engage aussi son nom. Il peut y laisser des plumes et au pire sa peau. Aller vers l’artiste a toujours été pour moi de l’ordre de l’imprévu. La contingence est à considérer dans ce qui fonde l’acte de la rencontre. La rencontre est une mise.

Muriel Augry est une vraie rencontre. Le terme même implique que l’on se prête à quelque chose dont on ne connait ni les tenants, ni les aboutissants. Il faut consentir à la dimension du trou et à la perplexité qu’elle implique. Rencontrer Muriel Augry, ce fut pour moi tenter d’apprendre sa langue, une langue nouvelle de sujet, être à la hauteur de son engagement d’écrivain au regard de mes Encres. En la lisant, j’ai dû me débarrasser de mon mode habituel de compréhension pour me laisser happer par une écriture singulière.

Ce pas de côté est indispensable pour accueillir la langue de l’autre. Il faut savoir se dessaisir de l’objet. J’ai abandonné mes Encres à sa plume de la poète, je m’en suis comme physiquement séparé. Depuis la publication du livre Encres lacérées, je n’ai pas repris le dessin. Je sais qu’il me faut un temps, comme si l’écriture de Muriel Augry était venue faire bouclage sur mon expérience graphique. Mon aventure avec les éfemmérides, éfemméros, femmes-pli et femmes-bord qui a occupé plusieurs années de ma vie a trouvé là un point de tuché. L’écriture de Muriel Augry a effectué comme un nouage avec mes créations et m’a permis de passer à autre chose que j’ignore encore. Elle a hameçonné chacun de mes dessins pour en faire un évènement subjectif qui m’a saisi. 

Je suis psychanalyste, analysant toujours et citoyen curieux du monde. Un jour, j’ai écrit que les artistes prennent l’existence au sérieux, car l’existence, elle, ne les ménage pas. Ils atteignent par leur art un savoir qui précède celui du psychanalyste. C’est pourquoi je n’aurai jamais l’outrecuidance malvenue de décrire ou d’analyser un poète ou son écriture. Pour moi, la seule manière qui existe de rendre hommage à Muriel Augry, c’est de la lire, voire de dire sa poésie pour la faire entendre à d’autres. Dans le cas de notre livre  Encres lacérées, je dirais simplement que j’ai été surpris, agréablement surpris. Ça a commencé étonnement. Peu de temps après nos premiers échanges, alors que je lui montrais une de mes Encres éfemmérides en lui disant qu’elle attendait un texte – elle a répondu qu’elle serait heureuse d’écrire à partir de mes œuvres graphiques. Imaginez ma joie ! Moi, qui suis convaincu, depuis que je parle avec des écrivains et des poètes que le lieu d’où ça s’écrit est inaccessible à la psychanalyse. J’ai vu soudain mes Encres habillées d’une écriture poétique venant d’ailleurs comme une réponse à une question jamais posée.  

Rencontrer des artistes de l’envergure de Muriel Augry est un véritable cadeau de l’existence. Il en va de ma survie, de mon amour pour l’art en tant que créateur et pour l’usage des mots en place de psychanalyste. Muriel Augry m’a fait l’honneur de m’inviter dans la grande cavalcade des signifiants. 

Ghagah Kamal

De votre point de vue, le poème est-il un acte visuel ? 

Philippe Bouret

Je dirais que le poème est un acte vocal plutôt que visuel. L’écriture est voix avant tout. Passer à l’écrit implique une perte irréductible de la vocalité. Écrire, c’est perdre une partie de la voix du poème.  

Certes, le visuel compte, je ne dirai pas le contraire, mais il ne me semble pas inaugural. Il est pour moi une mise en scène du texte et participe à circonscrire le fragment qu’est le poème. Attention, il ne faut pas que le visuel vienne faire oublier la lettre sonore. Le poème est comme le rêve, il est constitué de la matérialité des mots, de leur matière vibrante quasi palpable. L’image ne venant que tempérer la frappe du signifiant à l’œuvre.

LACÉRÉES par / Philippe Bouret

Ghadah Kamal

Vous utilisez de l’encre pour vos dessins. Qu’est-ce que cela signifie ? 

Philippe Bouret

À cette question, je ne peux répondre que par un poème. L’encre de Chine, c’est le lien indélébile à mon grand-père. 

Il pleuvait des lettres sur la main de grand-père est un texte que j’ai écrit il y a quelques mois. Il a été publié dans un ouvrage collectif des Éditions Folazyl Hêtre chair. (Septembre 2020)

Je ne résiste pas au plaisir de vous l’offrir…Il répond à votre question.

Il pleuvait des lettres sur la main de grand-père 

Grand-père 

aimait l’encre noire 

aux craquelures de Chine 

il était mon Maître dans l’art 

du maniement 

Plume 

tire-ligne 

compas de haute lisse 

galbe de fausse -équerre 

cobra aux ailes pleureuses 

pantographe aux hanches 

mémorables 

scalpel de sang satin 

pointes d’argent 

aux seins des vierges 

té 

aux allures de phonème 

outils 

du Diable 

à l’ombre lumineuse 

et terrifiante 

des après 

Ce pourfendeur téméraire 

du blanc 

jusqu’à l’os 

ce fouilleur des nues 

et des doutes 

exécutait sans relâche 

devant mon regard 

aux écailles curieuses 

un mystérieux 

ballet

Pas de deux 

avec l’amante de métal 

dans le silence 

impressionnant 

du souffle 

il laissait dire le trait 

sur le corps 

sur le doigt 

sur la partie charnue 

de sa main 

dans sa paume 

dans le labyrinthe 

de son théâtre 

muet 

J’assistais impuissant 

stupéfait 

aux 

épousailles sacrilèges 

du Chaman 

et de la folle 

aux baisers de fusain 

Ainsi 

crépuscule naissant 

comme aurore inversée 

sous mon regard happé 

il tendait sa main gauche 

et m’invitait alors 

au banquet 

des métamorphoses 

Le manuscrit 

antique de peau 

humaine 

rieur au ciel mélancolique 

habillait ma solitude 

d’oeuvres abstraites 

jusques aux 

lettres 

vivantes 

et inconnues 

Étais-je l’enfant 

ou la fascination ? 

étais-je l’encre 

ou le calame ? 

L’ homme -trait 

homme – lie 

homme- roc 

homme- écrit 

homme encré

dans son vent de tendresse 

soufflait 

dans les ténèbres 

où faseillaient 

les cerfs-volants de ma révolte 

sourde 

Ça éclairait ma nuit 

il m’apprenait 

le ravier des encres 

torrentueuses 

le pinceau 

la mine plombée 

aux pensées sombres 

le silence sonore 

et puissant 

de son geste 

frondeur 

Va ! 

Disait-il 

toujours debout 

au-delà 

va ! 

Traverse l’encrier 

sois la phalène 

qui jamais 

ne s’endort 

même après la mort 

Va !

debout 

sois debout 

toujours 

regarde en face le soleil 

même si 

la tâche noire 

Va ! 

sois au-delà 

tes pieds sur le fil 

d’horizon 

pour l’ailleurs 

Va ! 

Traverse la Terre 

de part en part 

d’un pôle à l’autre 

s’il le faut

Trouve ta lumière 

ton noir 

ton désir ouragan. 

Ghadah Kamal

Qu’est-ce qui est le plus proche de Philippe Bouret dans l’expression de son propre inconscient, le dessin ou l’écriture. 

Philippe Bouret

Ni l’un, ni l’autre. 

Ce qui est le plus proche de moi dans mon rapport à mon inconscient, c’est ma parole, ma vie de tous les jours, mes rencontres avec les autres. C’est là qu’il se manifeste.

Mes vingt-deux années d’analyse, ma formation, mon expérience de psychanalyste – non sans le contrôle de ma pratique, non sans mon expérience de la passe et mon engagement dans l’École de la Cause freudienne – m’ont permis de composer ma palette, et de découvrir mes tonalités. J’essaie d’inventer à chaque instant ma position singulière à la lecture de mon inconscient. Il m’a fallu de longues années pour découvrir les sons, les bruits de ma langue infantile, les signifiants qui ont construit le balancement de mon être, la pulsatilité de mon corps, qui ont provoqué sa chute parfois, ceux qui ont construit ses fondements aussi, ses appuis, ceux qui m’ont saisi et à la puissance desquels j’ai consenti. À partir de là, j’ai écrit ma partition à nulle autre pareille. J’ai tenté de trouver la position de mon corps sexué et les résonances de ma parole dans mon rapport à l’autre sexe, à l’espace public, à l’autre.

La psychanalyse est une compagne exigeante qui m’a mené la vie dure. De la simple brise à l’ouragan furieux, du souffle léger aux poussières sèches de l’harmattan, du blizzard glacial au chergui saharien, du mistral à la tramontane, le souffle pour dire mon lien à la psychanalyse est protéiforme. Il est intimement lié à mon histoire, à mes rencontres avec le réel, à mes choix dans une civilisation et son malaise. Il m’a fallu consentir à une voie (voix) qui est celle de mon désir, une énonciation consistante entre mon discours et le monde.

L’expression de mon inconscient est dans la quotidienneté de ma vie de sujet. Elle est dans toutes les productions qui jalonnent ma journée, mon existence, mes nuits aussi. Mes rêves, mes actes manqués, mes mots d’esprit ne sont que la manifestation de mon inconscient qu’il me faut lire pour trouver mon chemin. Certes, je vais modérer ma réponse et vous dire chère Ghamal que le dessin et l’écriture me sont très proches, mais qu’ils ne sont rien tant qu’ils ne passent pas par ma propre parole. Je ne peux en extraire un savoir inconscient qu’à partir du moment où je peux m’entendre dire. Et pour cela, il faut un autre, un autre auquel adresser cette parole de sujet. 

Ghada Kamal

Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Quels sont vos projets ? 

Philippe Bouret

En ce qui concerne mon métier de psychanalyste, je dirai que je travaille avec mes analysants.  Chaque jour voit jaillir des moments inattendus et je suis toujours frappés par les inventions, les trouvailles et les « solutions » qu’un sujet est amené à créer lorsqu’il vit une expérience de cure analytique. Bref, j’apprends tous les jours.

Pour ce qui est de l’écriture, j’ai « plusieurs fers au feu », comme on dit en français.

Dans la collection Le psychanalyste dans la cité, que j’ai créée avec Andrea Iacovella (qui dirige les Éditions La rumeur libre) et dont il m’a demandé d’être le responsable, je publie en mai/juin 2021, un long dialogue avec l’avocat et écrivain Emmanuel Pierrat. Presque trois ans de rencontres, puis d’écriture à partir de mes notes et d’enregistrements. Son titre Je parle aux fétiches. Je vous laisse la surprise de découvrir ce travail qui s’inscrit dans la veine de mes rencontres avec les artistes. Nous y parlons de l’inscription, de la transmission, de l’édition, de la collection et du lien aux fétiches.

D’autres livres de dialogues sont en cours, un particulièrement qui va aborder la question du théâtre et son lien avec la psychanalyse et la lettre. 

La poésie est chaque jour présente dans ma vie, j’irai même peut-être jusqu’à dire que ma vie ne doit sa présence qu’à la poésie. Je la transporte avec moi, au fond de mes poches. J’écris des textes et je dis des poètes. En cette période difficile où les salles de spectacle sont fermées, où on ne peut plus dire des textes en public, j’essaie à ma mesure de la faire vivre sur les réseaux sociaux, Facebook et Youtube, par de brèves vidéos que j’enregistre au gré de mes rencontres artistiques. Deux séquences servent d’écrin à mes contributions Un poème, un jour et ALT – Un Auteur, Un Livre, Un Texte. 

Plusieurs livres d’artistes sont en chantier et demain, peut-être, quelque chose peut surgir et devenir pour moi un horizon essentiel. Le désir ne connait pas sa destinée, il ne peut avoir accès qu’à sa cause et pour cela il lui faut un sujet parlant. 

GhaDAH Kamal

Pouvons-nous considérer Philippe Bouret comme un surréaliste ?

Philippe Bouret

Il ne m’est même pas nécessaire de vous retourner la question, puisque vous vous l’adressez à vous-même. Si pour certains je suis un surréaliste, alors tant mieux. Vous seule pouvez me le dire. Moi, je n’en sais rien. Quand je regarde le monde qui m’entoure, quand je le vis au quotidien, j’ai toujours l’impression qu’il est autre. Sur-réel ? Sous-réel ? Ir-réel ? Il est une matière en constante modification dans la mesure où nous ne pouvons l’appréhender que par le langage. La poésie est sous nos pieds. Alors, il faut souvent regarder sous la semelle de nos chaussures, un mot peut en cacher un autre. La poésie hurle et nous sommes souvent sourds. Parfois, il nous arrive d’entendre quelques murmures. Chaque jour, je tente de donner de la voix jusque sous ma peau, au creux de mon coude, sur ma lèvre, dans le creux de ma main. La poésie n’est pas là où dorment les mots qui ne dorment jamais, elle est une écaille, un tesson, le fragment d’un reptile inachevé qui nous glisse entre les doigts. Je rêve le phonème, je le respire à la virgule près et je crache les os blanchis des grammaires absconses. 

Le pubis de la femme

ne dit rien de la femme

seuls les cils

des vagues

font trembler les titans.

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