GUY DELAHAYE ET L’ENCÉPHALE / David Nadeau

Guy Delahaye et L’Encéphale / David Nadeau

« As-tu cherché l’énigme de la sphinge?

Le sourire de la Lisa t’a-t-il énervé ?

Sais-tu ce que deviennent un cœur et un cerveau après leur fusion? »

L’Encéphale est un cercle fermé, une « société strictement secrète », fondée à Montréal à l’automne 1908 par des jeunes étudiants de l’Université Laval. Elle se donne pour but d’ « intensifier l’être moral, intellectuel, physique à l’aide de ces moyens, études et pratiques du Bien, du Vrai, du Beau, chacun selon ses moyens, mais d’après un critérium sévère ». Le règlement en a été rédigé par un jeune poète montréalais, alors étudiant en médecine: Guy Delahaye. Le fond Delahaye des Archives de l’Université de Montréal possède sept feuillets explicatifs de l’Encéphale, incluant le règlement et la liste des membres. Chacun des membres de cette société secrète est identifié à une paire de nerfs crâniens :

Adam, René (ingénieur civil et musicien) I: Pair ou Olfactif

Chopin, René (notaire et poète) II: Pair ou Optique

Delahaye, Guy (médecin et poète) III: Pair ou Moteur oculaire commun

Dugas, Henri-Marcel (critique d’art et de littérature) IV: Pair ou Pathétique

Dupire, Louis (journaliste) V: Pair ou Trijumeau

Gagnon, Oscar (avocat) VI:  Pair ou Moteur oculaire externe

Morin, Paul d’Equilly (avocat et poète) VII: Pair ou Facial

Papineau, Albert (avocat, musicien et poète) VIII: Pair ou Auditif

Smith, Émile (chimiste, linguiste et poète) IX: Pair ou Pneumo-gastrique

Valois, Gaétan (journaliste) X: Pair ou Grand Hypoglosse

Lors des rencontres de l’Encéphale, chacun doit présenter un exposé de son choix, composé de trois sujets. Ces exposées sont demeurés secrets, puisque  les papiers de l’Encéphale ont presque tous été  perdus. 

Les 11 et 18 novembre 1908 paraissent à Montréal les deux seuls numéros d’un journal à tendance anarchiste: L’Aube des temps meilleurs. L’éditorial du numéro 1 est rédigé par un certain Jean Lebon: 

« (…) les anarchistes sont en général des hommes plus honnêtes et surtout meilleurs que les directeurs de certains grands journaux quotidiens de Montréal (…) « vendeurs de crucifix lumineux » (…) Meilleurs aussi et plus honnêtes que la sainte hiérarchie qui s’est accaparé l’idée de la spéculation sur l’abrutissement méthodique des misérables en leur inculquant la peur de l’enfer. Compris? »

Quelques-uns des membres d’Encéphale participent au premier numéro de ce journal, avant de s’en dissocier publiquement. À la demande d’Antoine Sylbert, Delahaye rédige un article sur le féminisme. Dans ce texte, Delahaye emploie la métaphore de l’alchimie:

« (…) la beauté s’est jetée éperdument dans la fournaise ardente pour y aider à son tour à la transmutation de l’ordinaire  des temps et des choses en la pierre de vie. »

Lorsque Delahaye et quelques autres quittent l’Université au printemps 1910, l’Encéphale cesse ses activités. Delahaye est reçu médecin en mai.

LES PHASES (1906-1910)

Les dérèglements de l’esprit (rêves, pressentiments, visions, extases, névroses et délires) s’expriment sous une forme poétique nouvelle et rigoureuse dans son premier livre, Les Phases, publié un mois plus tôt. Delahaye se propose d’exprimer « tout l’Homme psychique ». 

Âme d’alto (à Nelligan incompris)

Le délire enserre chaque fibre

Que la fièvre est venue amincir,

Et l’être immensément rêve ou vibre.

Des accords trop subtils et trop libres

Résonnent en lui pour l’adoucir,

Mais ils s’épuisent avant d’éclore.

Il se tait, c’est qu’alors il adore;

Il pleure, il rit, c’est que pour jaillir

Ce qu’il entrevoit refuse encore.

L’influence d’Émile Nelligan sur Delahaye est déterminante. Plusieurs poèmes des Phases lui sont dédiés. Nelligan est interné le 9 août 1899, à la demande de ses parents, à la retraite Saint-Benoît, un asile tenu par les frères de la Charité. Quatre ans plus tard, la publication d’un choix de poèmes, sous l’initiative du prêtre et critique littéraire Louis Dantin, fait connaître en partie l’œuvre de Nelligan. Alité pour une fracture de la jambe en 1905, Delahaye découvre Émile Nelligan et son œuvre: « Je m’embête, achète Nelligan. (…) Maladie? Génie? Je l’aimais, (…) Un mois et demi de méditation en chambre. Saturation par Nelligan ». En 1906, Delahaye se rend quelques fois à la retraite Saint-Benoît, dans l’est de Montréal, afin de rendre visite à ce poète qu’il admire. C’est l’année de la rédaction des Phases. En 1907, dans le journal La Patrie, Delahaye publie quatre poèmes dédiés au « Génie éternellement vivant de Nelligan », qui seront repris dans la section  des Phases intitulée « Poèmes psychiques ».

« L’on rive un lien, l’on pousse un verrou,

la tête illuminée on la rase,

Et l’être incompris est dit un fou. »

Suite à la publication de ces quelques poèmes, le critique littéraire Adrien Plouffe classe Delahaye  parmi les Décadents, « ces rongeurs de l’ordre antisocial qui souillèrent leur talent ».

Les Phases est formé de quarante-cinq poèmes répartis en quinze triptyques. Les poèmes des dix premiers triptyques sont basés sur une triade de tercets ennéasyllabiques, avec triple assonance au médian de chacun de ces tercets. L’écrivain conservateur Albert Lozeau, membre de l’École littéraire de Montréal et critique littéraire au Devoir, s’inquiète un peu et se moque d’une telle construction arithmétique: « Trois fois trois font neuf: c’est bizarre comme un début d’aliénation mentale ». 

Pendant toute la première moitié du vingtième siècle, les écrivains du terroir ont dominé la scène littéraire montréalaise, en propageant la politique colonialiste du gouvernement catholique québécois et en glorifiant le mode de vie traditionnel défendu par l’Église. La publication des Phases a ébranlé ce conservatisme absolu. Le scandale qui s’ensuit déclenche un épisode connu sous le nom de « lutte des parisianistes  et des terroiristes ». Il inspire à Delahaye une « blague » ésotérique et méprisante. 

MIGNONNE, ALLONS VOIR SI LA ROSE…  EST SANS ÉPINES (1910-1912)

« Léon Bloy a intitulé Léon Bloy devant les cochons; nous avons intitulé: Mignonne allons voir si la rose… deux expressions différentes de la même idée, deux manifestations opposées du même sentiment. »

Migonne, allons voir si la rose… est sans épines est publié en 1912. Dans ce livre étrange et provocateur, l’humour propre à Delahaye rejoint les expérimentations formelles et poétiques des différentes avant-gardes européenne:  cubo-futuristes, vorticiste, aveniriste, les provocations d’Arthur Cravan dans son journal Maintenant… De nombreuses innovations précèdent même les manifestations du « cubisme littéraire » de Guillaume Apollinaire et Pierre Reverdy. 

Le 7 septembre 1912, Le Devoir publie l’article d’un journaliste français, originellement rédigé pour le Figaro: « Un échantillon de futurisme». L’auteur, hostile à la poésie moderne, cite – mal- un extrait du poème « Bataille poids+odeurs », de Filippo Tommaso Marinetti: « Midi 3/4 flûtes glapissement embracement toumbtoumb alarme Gargaresch croquemort crépitations marches cliquetis ». Le 17 novembre, Delahaye s’embarque pour Paris; Mignonne est publié treize jours plus tard. 

Dans la section sur la bibliographie de Mignonne, il est question d’un « tableau ultra-futuro-cubiste ». Bourassa et Lahaise y voient la preuve d’un intérêt porté aux divers mouvements cubo-futuristes de l’époque. Or, Mignonne a été rédigé en 1910 et publié deux ans plus tard. 1912 est l’année où est tentée, en France la synthèse entre le cubisme et le futurisme. Le terme « cubo-futurisme » a été forgé lors du Salon de la Section d’Or, en octobre de cette année-là. Il a été utilisé par la critique parisienne à cette occasion, pour désigner le travail des artistes du « groupe de Puteaux ». Le style cubo-futuriste a ensuite été introduit en Russie et en Ukraine, où il a connu un épanouissement considérable. Pour ce qui est du  mouvement poétique ultraïste, il sera fondé à  Madrid… en 1919. 

Les jeux typographiques expérimentés par Delahaye rejoignent les manifestations contemporaines de l’avant-garde poétique. Certaines pages très dépouillées sont composées seulement de quelques mots, étrangement ponctués. Sur l’une de ces pages, les mots « Prélude – … ? … – Prologue? » sont remplacés, pour une réédition éventuelle, par: « Exercices? – De doigté. ».

Guy Delahaye pratique abondamment le collage d’éléments littéraires et artistiques. En fait, tout Mignonne est  composé ainsi. À commencer par le titre, détournement d’un vers de Pierre de Ronsard. Sept ans avant LHOOQ, de Marcel Duchamp,  Delahaye appose une légende énigmatique sous une reproduction photographique de la Joconde: « Notre-Dame du Sourire dédaigneux ».

L’occultiste Joséphin Péladan était un écrivain apprécié par Guy Delahaye. Il est le fondateur de l’Ordre de la Rose-Croix catholique et esthétique du Temple et du Graal. De 1892 à 1897, l’Ordre organise les Salons de la Rose-Croix, exposition collective annuelle de peintres symbolistes. Péladan était fasciné par Léonard de Vinci, à qui il consacre deux essais; La Dernière leçon de Léonard de Vinci (1904), et La Philosophie de Léonard de Vinci d’après ses manuscrits (1910). Selon Joséphin Péladan, dans son Introduction à l’esthétique (1907), la Joconde « ne correspond pas à la concupiscence: elle excite notre imagination, son charme spirituel nous domine et lui plaire est un plaisir d’orgueil ». La présence des œuvres complètes de Péladan dans la « Bibliographie » de Mignonne, aux côtés de celles de Nietzsche et Barbey d’Aurevilly, est révélatrice des préférences littéraires du jeune poète. 

L’insertion de coupures de journaux dans Mignonne précède les papiers collés de Pablo Picasso et Georges Braque (1912-1913). Dans sa série de « Notes sérieuses » (« not serious croyait pouvoir traduire un humoro-homophoniste »), Delahaye intercale des extraits de certaines critiques des Phases : «  …je n’ai pas voulu, en mettant leurs écrits devant les faits ou leurs conséquences me donner l’inutile ennui d’attaquer; j’ai voulu tous simplement m’amuser. Tout Mignonne est fait pour ça. ». L’humour hermétique du jeune poète est un moyen de défense contre un milieu hostile et une affirmation de la souveraineté de son Moi:

« L’auteur de Mignonne n’est pas morphinomane, ni nymphomane, éthéromane ni érotomane, succèssomane (mégalomane) ni quoi-que-ce-soit-mane, à moins qu’être soi-même – self-made-man (ipsomane, non dipsomane) – soit être un mane-quelconque; car il peut bien rester quelque chose d’avoir produit un livre bizarre comme un début d’aliénation mentale »

La pharmacologie est un thème privilégié du lyrisme dérisoire et émouvant propre à Dada. Avant même Dada, en 1914, un paysage ready-made de Marcel Duchamp est intitulé Pharmacie. Dans une lettre de 1921 adressée à Tristan Tzara, Duchamp suggère de commercialiser une insigne dada comme une « pure médecine » et une « panacée universelle ». La même année, Francis Picabia, convalescent, intitule L’Oeil cacodylate une œuvre collective sur laquelle il invite les dadas parisiens à écrire. Il y a aussi les pilules Pink, chères à Tzara:

« Si tous ont raison et si toutes les pilules ne sont que Pink, essayons une fois de ne pas avoir raison. »

et à Picabia:

« J’ai envie de fabriquer une voiture automobile « artistique » en bois de rose, mélangé de pilules Pink. Les pneumatiques seraient en acier et les billes en caoutchouc, comme FUTURISME ce ne serait pas mal! Après tout, à un moment donné, il n’y a pas de raison pour que les Rolls-Royce ne soient pas faites ainsi. »

Avant les dadas parisiens, Guy Delahaye pratique une poésie résolument moderne, d’inspiration médicale et pharmaceutique. Son fils raconte que le jeune poète aimait les canulars de salle de dissection. Dans Mignonne, Delahaye signe de poèmes-diagnostics et des poèmes d’ordonnance.

« – Dites donc, vous n’avez rien de mieux qu’énésol?

– Oui: venez me voir, je vous traiterai par le Dioxydiamidoarsénobenzol. »

Le numéro 606 est la désignation pharmacologique des arsénobenzols, et l’un d’eux, le dioxidiamidoarsénobenzol, est la formule chimique d’un médicament utilisé contre la syphilis. Comme le cacodylate, c’est un arsenical…

« Guy est un homme dont l’esprit surveille le cœur. Sa poésie est de l’alchimie poétique, l’œuvre de chair sur laquelle l’esprit a soufflé. Le moi psychique sort du creuset singulièrement épuré. »

Marcel Dugas a vu dans la la publication de Mignonne « le triomphe de l’ésotérisme ». Les thèmes développés dans ce livre et même sa composition témoignent de l’attention du jeune poète pour le symbolisme métaphysique des nombres:

« Nous avons adopté le janusisme; raisons occultes: la kabbale enseigne que dans le Grand-Tout-Unité considéré sous son triple aspect à un double point de vue, il y a résolution en quaternaire, nous nous sommes occupé du trine , voici le duel. L’un viendra, l’autre…? »  

La structure aritmosophique complexe de Mignonne est basée principalement sur le nombre Deux. Il y a deux pages titres qui se suivent, chacune indiquant un numéro d’édition fictif différent:

« Par certains faits récents, nous avons constaté qu’il est indifférent de commencer à la première, deuxième ou centième édition; nous avons choisi: deuxième et dixième; pudeur! »

Le livre est divisé en deux parties; les « Notes sérieuses » sont présentées en deux chapitres; chaque poème de la deuxième partie (à l’exception du « Prélude Prologue »)  est doublé d’une version avec didascalies…

Les membres de l’Encéphale étudiaient-ils l’alchimie et la kabbale? Sous le tire L’Encéphale, la publication hors-commerce, par Delahaye, d’un livre portant sur l’occultisme est annoncée dans Mignonne. Dans Stick around (Hospital days), Guilaume Lahaise, qui a repris son nom de baptême en 1913, précise la date de publication de l’Encéphale: 1909. Le critique littéraire Jules Fournier, quant à lui, mentionne la publication, en 1908, d’un ouvrage collectif sous ce même titre. Il ne semble plus rester aucune trace de ce livre…

David Nadeau

RÈGLEMENT

Société

         strictement secrète, seul moyen, étant donné le milieu, de parvenir au

But

         intensifier l’être moral, intellectuel, physique à l’aide de ces

Moyens

         étude et pratique du Bien, du Vrai, du Beau, chacun selon ses moyens, mais d’après un

         critérium sévère, ce qui ne peut se faire

         qu’avec un

Nombre

         de membres limités, 12, mais sans

Hiérarchie

         tous chefs, afin de laisser à chacun son entière liberté; alors, pour se reconnaître, il y aura la

Dénomination

         I, II, III etc. jusqu’à XII, d’après la position alphabétique.

Guy Delahaye

David Nadeau

B.L.C,city _______

كاتب وشاعر وفنان تشكيلي وباحث في علوم النقد الأدبي والفني ومترجم

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