Une balle pour L’IRAK/ Mouyaed al-Rawi

Une balle pour l’Irak
Mouyaed al-Rawi

Terre des nourritures
Terre des métaphores
Terre de ce que le contretype de la tête accommode
Terre des signes torturés sur les tourelles
Terre des thèmes et des temps
Terre de l’insolente exigence
Terre des mes voyages, des êtres d’or
Terre de la sécheresse dans la nonchalance et le sommeil
Terre de l’intelligence
Terre des arcades dans la nébuleuse de la conscience
Terre des distances possibles vers le crime épanoui
Terre des pivots en quête d’un miracle
Terre de l’allégresse
Terre du bonheur qui tend sa langue chaude à l’équilibre
Terre de la volonté qui s’embarque, terre des voitures
Terre des flacons et de l’arôme
Terre des grappes éparses sur le visage parcheminé
Terre de la vérité aux bras brisés, terre de la cuillère
Terre des conseils allant joyeux aux accointances
Terre du crépuscule quand le fleuve de ses profondeurs
chasse les prairies de la tristesse
Terre des cigares et des rois
Terre des amitiés prisonnières et des chemises
souillées au nord comme au sud
Terre du tropique accroupi dans une assiette
Terre des équipées obscures dans les litières
Terre de la distance
Terre de la forme, des couleurs offertes aux chefs et aux soldats
Terre des murs abreuvés d’urine
Terre de l’épidémie à la grande corolle
Terre de l’électricité fuyant la crainte
Terre de la distanciation et du pardon
Terre des chapeaux et des étoiles, du sommeil, et du crâne,
Des affiches et des logements envahis de jaune du sang
Terre de l’effroi et des plaines fluviales
Terre des puissances offrant la bouche à la cognée
Terre de la raison
Terre des églises glosées par l’herbe de l’ascèse
Terre des siècles plantés dans la peau comme trois ballons
Terre des tables de pierre
Terre du repas de la nuit et du jour, de la nuit et du jour, jour et nuit,
de la nuit violée par ses gardiens
Terre des temps abrutis par des puits et des herbes
Terre des temps effarés par le miroir et le lait
Terre des temps effarés par les vases
Terre des temps effarés selon l’exigence
Du calcul et les portes des ancêtres
Terre des peuples qui logent dans les hôtels de mon sang
Terre incapable de traîner l’échafaud populaire
loin du cou dans l’océan
Terre riche de mes décisions pour le châtiment
Terre des patères, des perles, du chagrin, des sables et du pardon
Terre de l’allégresse, allégresse de la raison
Terre de la raison, des rois, de l’électricité,
des cigares et des cigarettes du second nuage
Terre miroir du vent dans une mer qui gravit
Les différents degrés de ma mort
Terre de mes modernes promesses avec lesquelles j’atteins le pouvoir de l’unité
Terre de la séparation, de la distance multipliée vers les continents infantiles
Terre du vertige inaugural
Terre des kilomètres dans l’odeur et l’eau, de la mise à l’écart
Terre de l’étonnement, à se détourner des vérités jubilatoires
Terre de la croissance naturelle des conseils du sommeil
Terre de mon corps distinguant les théories de l’amour
Terre de mes proverbes bons à côtoyer les états de la trahison
Voilà ma terre ; je me dédouble à la limite de ses mirages,
Pour moi, elle construit un bateau et se gave de sommeil

Quand dans mon sang je découvre des pionniers

Érigeant la mort pour ma métamorphose
Cette terre aux dommages visibles est aussi bienveillante
Aux décisions de la tyrannie qu’à l’illusion
Ma terre à la toiture posée par de multiples bras
Contient l’Orient et le Pôle nord et dévore ma tête
Éparpillée parmi les oiseaux et les chefs.

Traduire

(A. K. El Janabi et Mona Huerta)

Mouyaed al-Rawi n’a publié comme poète qu’un seul recueil : Les probabilités de la
clarté (Beyrouth, 1978). Quelques années auparavant il avait essayé de regrouper
tous ses poèmes et ses textes, fruit de ses expériences des années soixante, sous le
titre Ballade dans un sous-marin, mais la censure irakienne lui refusa l’autorisation
de paraître. Peintre, journaliste, critique, il s’est toujours tenu à distance des clameurs
médiatiques. La poésie d’al-Rawi s’exprime en une écriture concise où l’on discerne
dans le for intérieur du militant une réflexion sur l’espoir d’accomplir la révolution
confrontée à la certitude de toute impossibilité de changement. Car, al-Rawi a pu
assister à la montée et au déclin de révolutions factices, à la transformation
passionnelle des hommes en ennemis et à la mise à l’épreuve des usages familiers et
des capacités d’adaptation hérités d’un long passé. Ce contexte expliquait la nouvelle
poésie irakienne – Il n’était plus utile de se demander « Où vais-je ? » ou « Que dois-
je faire pour mes semblables ? » La question était plutôt celle du statut de chacun et
de la responsabilité individuelle dans un monde sclérosé dont l’aberration se laissait
percevoir dans les instruments du pouvoir : les bourreaux et les bureaucrates.

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