CANAL DE SUEZ /par : GUY GIRARD

GUY GIRARD

CANAL DE SUEZ

    Petites machines, machinations, aventures sans lendemain et cérémonies sans mystères, la sexualité, telle qu’elle se pratique communément dans ces magasins d’accessoires où la vie privée et la vie sociale doutent tour à tour du monde et de son irréalité, la sexualité ne serait bientôt que le plus épuisant des jeux de rôle, si le désir qui la meut n’éprouvait encore, par surprise, de voir à travers son objet le sujet de la passion amoureuse. Quelques décades après la « libération sexuelle », il est convenu que l’obtention régulière d’orgasmes, précédée d’un fastidieux échantillonnage de caresses, avec quelque partenaire recruté selon les lois les plus hasardeuses de l’offre et de la demande et inopinément suivie de l’écoute tout autant distraite du bulletin météorologique, est rigoureusement nécessaire au bon fonctionnement et au bien-être de celui ou celle qui à heures fixes, s’acharne à être encore dans la civilisation des loisirs.

    On s’assure d’avoir un corps ; on n’a déjà plus d’esprit ni de cœur. On croit aux enthousiasmantes vertus des sourires photogéniques redessinés de magazine pour femmes en magazine pour hommes, selon l’apparence mirifique des humanoïdes de demain ; on s’arrange avec son médecin, son divan et son assureur et on ne se souvient pas d’avoir eu des angoisses infantiles ni sans doute même une enfance avant d’avoir pris le temps de rester jeune, tandis que le moteur de la voiture s’impatiente au feu rouge, l’on fait l’amour – du verbe faire – comme on fait quelque chose, comme on fait le pitre ou comme on fait ses devoirs, comme il fait nuit et comme on fera le mort après s’être fait du bon temps. Le langage n’a pas d’excuses, et non plus cette vie de s’être faite à telle misère. Il est envers et contre tout ce qu’impose insidieusement celle-ci, des moments où quand le sexe parle, il emploie pour dire comment il dérobe les amants à ce qui les accabla avant leurs retrouvailles, le verbe parfaire : parfaire l’amour, parce qu’il est inachevable.

    Mais tant d’étreintes sinon s’achèvent dans des bras dont l’orbe pourtant n’aura pas été  ni tout à fait réelle, ni désireuse de s’ouvrir à cette plus vaste conquête que la poésie de la passion amoureuse offre du « plus de réalité ». Sur un lit, ou peu importe ailleurs, dès lors qu’au total abandon à la magie amoureuse se substitue l’appropriation des partenaires par les marges hédonistes des convenances sociales. On se livre au glacis de ses apparences, on vérifie jusqu’où s’opère la ressemblance au même modèle dont l’original est la mystification narcissique de l’époque, on suppute de quel meilleur effet est le renvoi de l’un à l’autre de cette image un instant incarnée à outrance mais que maintenant rien, sinon le désir d’aimer, ne peut foutre en l’air. A la réalité de ce qui est solitude épisodiquement partagée est préférée l’irréalité d’une situation codifiée où les amants, faute de devenir eux-mêmes, s’appliquent à être partenaires sociaux exploitant jusqu’à satiété une très quantifiable ressource humaine. Corps à corps, ceux-ci font l’amour, le feraient-ils encore, d’un désir autrement plus farouche, plutôt que de faire la guerre, et auraient-ils le cœur de préférer en faisant l’amour la conjonction intersubjective de cette révolution mentale vers quoi tend l’expérience du plaisir avec, pourquoi pas, la Révolution ? Mais désespère-t-on de l’évolution de cette « libération sexuelle » qui, dit-on, bouleversa le monde occidental, quand en ex-Yougoslavie, l’activité sexuelle la plus fanatique est le viol ? 

    Conjuguant le double progrès des techniques contraceptives et de l’aliénation psychique, les avancées féministes et le déclin des interdits religieux, l’état actuel des mœurs a pu imposer que la pratique sexuelle puisse s’exercer sans guère de sentiments, sans que le cœur s’émeuve et indépendamment de la quête amoureuse. Dépendante cependant, elle l’est des lois abjectes de l’économie. Il s’est développé là un marché où les formes les plus anciennes de prostitution prospèrent et se renouvellent dans l’essor des messageries roses et autres mercantiles télécommunications de fantasmes. De valeur d’usage encore maudite par quelques athlètes en soutane, voici donc la sexualité valeur d’échange en laquelle le corps peut s’abstraire jusque parmi les signes de la réalité virtuelle. Qui n’a pas encore joui dans le cyberspace avec l’image d’une Blanche Neige (ou de la fée Carabosse : il y a des pervers) maquerellée par la société Disney ? Comme le travail salarié, la culture, le tourisme, le sport, la démocratie libérale ou l’appartenance à une quelconque communauté nationale ou religieuse, la vie sexuelle est un moyen raisonné par lequel on se persuade de survivre, et d’en tirer profit personnel, au milieu d’une foule où il n’y a pas âme qui vive.

    Les hommes et les femmes pourtant n’auront jamais assez joui, ni ensemble, ni avec le monde. Mais qu’est la jouissance si elle n’est découverte et partage d’une libération de ce qui s’impose habituellement pour alourdir les liens autrement subtils entre l’esprit et le corps, libération s’acheminant par les voies somptueuses de la volupté ? Or, les espoirs mis alentour des années mil-neuf cent soixante dans le fait de précipiter l’utopie par le dévoilement et le poème des merveilles du corps auront été bafoués au bénéfice d’un nouveau conformisme où l’érotisme est la forme achevée de l’hygiène. S’il est indéniable que cette situation reste préférable à la répression, à la censure et aux refoulements dictés par la vieille malédiction religieuse et son obscène fatalité du péché – et ce d’autant plus qu’aujourd’hui la racaille déiste revient, et où elle le peut, légifère et assassine – cela ne saurait prévaloir contre une critique de cet érotisme libéral, ni remettre en cause le choix d’inventer une érotique sacrée, telle que l’effusion des amants s’accroît de participer au devenir des vagabondages stellaires. Les sommets que la pensée (est-ce encore de la pensée ?) atteint pendant l’orgasme, l’expansion soudaine des corps sur le cristal des spasmes : quand viendra donc le temps où tout sera reformulé selon le verbe initiatique de cette clé de chair ? S’il a fallu que cette clé, qu’ont tenue entre leurs mains Charles Fourier, Flora Tristan, Malcolm de Chazal, ait circulé de plus en plus fébrilement jusqu’à nos jours, il faut tout autant ressaisir les balances où s’affrontent principe de plaisir et principe de réalité, pour comprendre comment tant de plaisirs si peu frivoles s’engrènent sur la roue mortifère du déni de l’autre, de l’amnésie et de culpabilités telles que dans le cauchemar climatisé, la maison du jouir semble bâtie du même matériau que les stades, les commissariats ou les fourrières.

    Ou sinon, pourquoi est-il si malaisé, à croire que cela n’aurait plus de sens, d’invoquer l’amour ? D’invoquer cette passion sublime avec un être humain que l’on sait être son égal, et dont la rencontre tout au long de l’énigme des jours se révèle, dans le brasier des sexes, avoir l’opulence des sphinx. La vie y parfait le désir de charmer sa propre essence, et de réaliser le plus inouï désir que puisse affirmer la révolte de l’être contre sa condition : vivre, multipliée par le regard et le désir de l’autre, comme autant de fragments d’une utopie à advenir, l’urgence d’un libre enchantement…

    Le plaisir déborde l’être. Non pour l’emporter vers la mort, mais vers la somme de tous les vertiges dont la mort (à quoi bon, ici, une suggestion métaphysique, sinon charnellement ludique !) n’est qu’une image délicieusement angoissante. Vertigineusement est exalté dans l’acte érotique l’infini de la subjectivité, autant que chaque caresse délire la subjectivité de l’autre à l’infini. Une rencontre décisive dénude, avec l’être aimé, les plus lointaines étoiles. Clé de toute métaphore, l’orgasme offre à qui en saisit sa puissance d’imagination créatrice, les secrets de l’univers. Mais ce don sacré ne vaut que d’être immédiatement partagé. 

    Qui voudrait s’en souvenir ? Il y eut une triste nuit où les amants partageux furent changés en d’horribles travailleurs. La domination débuta avec l’obscurcissement puis l’oubli de ces secrets chez le plus grand nombre. La religion sépara le corps, le cœur et l’esprit, et asservit la femme à l’homme, l’humain au divin, et préféra à l’illumination orgasmique la piètre révélation mystique. Combien de siècles enfin ne purent se dérober à la mesure du principe de réalité ? Il compte sept ciels à notre impatiente volupté, du dernier assurons à notre rage d’investir la bastille ontologique de l’individu moderne. 

    Voilà la seule genèse qui vaille : jouir est un jeu où commencent tous les enjeux de la liberté. D’une même essence que la quête de l’or philosophal, ils veillent à rendre éminemment perfectible, dans un monde inachevé, l’entière gamme de relations qu’entretient la conscience du désir avec l’univers. A peine entrevoyons-nous cette gamme sous le mode de la nécessité ; les phénomènes de hasard objectif s’ordonnent selon une érotique généralisée. Le plus de conscience réclamé par Goethe sera l’effet d’un excès de lucidité dans le plaisir. Quand Hegel disait que « nous ne prenons conscience de nous-mêmes que dans les circonstances qui nous réfléchissent », nous, surréalistes, ajoutons aujourd’hui que nous ne prenons conscience de notre libération que dans la volupté amoureuse.

In L’Ombre et la demande, projections surréalistes,

éd. Atelier de Création Libertaire, Lyon, 2005         

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