LE REBIS… /Richard Khaitzine

LE REBIS…
DE GÉRARD DE NERVAL À RAYMOND ROUSSEL

Richard Khaitzine

 «…pastimes are past times…»

(les divertissements appartiennent au passé)

James Joyce in Finnegans Wakes

Le délicat poète que fut Gérard Labrunie, dit de Nerval, se doublait d’un érudit et il n’ignorait rien de l’hermétisme, ainsi que l’atteste sa dernière œuvre, intitulée La Pandora. Malheureusement, cet aspect de son étrange génie est méconnu des critiques universitaires français qui se repaissent de la lettre des textes jusqu’à l’indigestion. J’ai eu la chance de connaître, peu de temps avant qu’il ne décède, le plus subtil des exégètes de l’auteur des Filles du feu. Il s’appelait Roger Mazelier. Le dernier livre de Roger Mazelier, Gérard de Nerval et l’humour divin, fut publié, en 1995, aux éditions Les 3 R. Par ce travail, je souhaite lui rendre hommage.

Ainsi que l’écrivait mon regretté ami: «L’écriture de Nerval est plus invisible que celle de Joyce et par le même procédé porté à sa perfection sous les mots indigestes.» Nerval, lui-même, avoua que le secret de son écriture résidait dans le calembour. Du procédé de Nerval à celui de Raymond Roussel, comme des paroles gelées de Rabelais aux mots de groseilles de Léon-Paul Fargue, l’ami d’Alfred Jarry, il n’y a que peu de distance… à peine celle couverte en déplacement instantané par un oiseau, dont on sait qu’il fut toujours pris pour emblème de l’esprit. Aussi peut-on, sans crainte de se tromper, remplacer le volatil par la substance volatile, autrement dit l’ Esprit par le Mercure des textes alchimiques.

Des trois vers célèbres qui suivent:

«Des sçavants que j’ai mangés!

Je ne pourrai jamais les digérer

Hein – je dis – j’erre – hierro!

V.H »

 Jean Richer rappelait que hierro était le mot de passe des «Jeunes-France» lors de la bataille d’Hernani et que V.H. sont les initiales de Victor Hugo. C’était oublier que Nerval poussait le raffinement, suprême distinction du lettré, jusqu’à l’emploi usuel de la paralipse, de l’omission (paraleipsis), figure de réthorique qui a pour but de fixer l’attention sur un objet que l’on feint de négliger. L’un de ces savants que Nerval semble avoir «mangé» avec délices et mal digéré se nommait Apollonius Dyscole (celui qui a mal digéré). Il s’agit d’un gnostique, peu connu, du IIe siècle Alexandrin, terrain de chasse favori de Gérard. Que Nerval ait réussi à extraire «errer» de «digérer» sans avoir recours à l’étymologie, par simple réfraction syllabique sélective, est une acrobatie manipulatrice dont on trouve peu d’exemples, même dans les meilleurs textes hermétiques. 

Il appartient entièrement à Roger Mazelier d’avoir jeté quelque lueur sur les trois vers sus-mentionnés: «La lettre R était le monogramme de l’hérésie au Moyen Âge, erre, hommage à son professeur d’Alexandrie qu’il réitère avec la mention hierro, qui n’a rien à voir avec le fer mais avec le faire. Le calembour phonétique évacue le nominatif et lui substitue sans aucun changement de son, le verbe errar : être dans l’erreur, à la première personne de l’indicatif singulier : y erro, et j’erre, de sorte que les lettres V.H. ont peu de chance de se rapporter à Victor Hugo. Nous proposons, dans ce climat tendu et trouble, plein de simulation et de simulacre: V pour Vale, H pour Haereticus: Vale haeretice, salut hérétique; il devait bien ça à son didaskalos.»

Et Gérard de Nerval illustra ce thème de l’errance, aussi bien dans sa vie que dans son œuvre. Dans Aurélia, au chapitre II, il écrit: «Cette nuit-là je fis un rêve qui me confirma dans ma pensée. – j’errais dans un vaste édifice…» Au chapitre V, il récidive: «Je me vis errant dans les rues d’une cité très populeuse et inconnue.» 

Ici, Nerval s’est amusé du vieux calembour, qu’autorise le français, en usant de la même traduction des verbes errare et iterare, errer sur les routes ou dans la foi. Ce calembour, les gnostiques en ont usé et abusé. 

La gnose, on le sait, emprunta son vocabulaire à Platon. Ce dernier, dans Gorgias, émet la pensée, qu’il reprendra dans Cratyle, que la vie est peut-être une mort, que le corps est un tombeau, que l’existence est une chute. Dans Phédon (l’étude de l’âme sur l’âme), Platon peint l’âme dans la vie, «gisant sous des montagnes de maux» et plus avant: «qu’à la mort, l’âme cesse d’errer (…) Le corps trouble l’âme, il est cause qu’elle erre, qu’elle est troublée, qu’elle a le vertige comme si elle était ivre.»

Les lecteurs de Fulcanelli connaissent, naturellement, les lignes que l’Alchimiste français consacra, en un obscur discours, à l’étrange inscription qui peut se voir au sein de l’hôtel de Jean Lallemant à Bourges:

RERE

RER

Cette curieuse inscription, placée sous la mérelle de Saint-Jacques, est flanquée de trois grenades ignées. 

Chez les anciens, le Chemin de Saint-Jacques, était symbolique. Il représente la Voie Lactée, lieu de passage des âmes du monde terrestre au monde divin. Le sage Salloustios, qui refusa la succession de l’Empereur Julien, considère la voie lactée comme «la limite supérieure de la matière sujette au changement». Quant au nom de Compostelle, il ne peut être compris que par le calembour campus-compos (qui a de bons sens)». Cette étoile – stella (1) – vers laquelle se dirige le pèlerin, c’est la serena stella d’Ovide, l’Étoile qui jette un vif éclat, c’est le Soleil. Elle deviendra, sous la plume de Gérard de Nerval, dans El Desdichado (2), «Ma seule Étoile est morte». Nous aurions tort de croire qu’il s’agit d’un astre banal; il s’agit  d’une Étoile unique, la stella Serena, le Soleil-Dieu ou son parèdre, Sophia, le souffle divin.

Selon Fulcanelli, l’inscription de la crédence de Bourges doit se lire en résumé:

– RE signifie «une chose»

– R moitié de RE signifie moitié de chose

– RERE équivaut à REBIS

Roger Mazelier, précise: «On peut clarifier la chose en ordonnant l’inscription sur un plan horizontal; nous obtenons:

RERERERRERER… où l’on peu lire, au choix: RERE ou ERRER

RERE: raser, effacer, dépouiller, maltraiter, n’était plus usité au XVe siècle, alors qu’il était courant sous la plume de Chrétien de Troyes: Cist m’ont si pres rese et tondue.

Jean Lallemant nous conseille d’effacer RERE, terminaison de inquirere pour trouver ERRER. La duplication de la lettre R est une faute constante chez Nerval (…) on trouve bièrre en place de bière, deux fois R ou R bis.

Le quatrième quatrain d’ Artémis commence par cette faute d’orthographe surprenante:

Aimez qui vous aima du berceau dans la bierre 

Il paraît que Nerval devait la corriger. Or Jean Richer a reproduit la photographie du manuscrit d’ Artémis, appelé manuscrit Éluard, dans Expérience et Création. Le sonnet est calligraphié, l’écriture, d’une application extrême, ne laisse supposer aucune hésitation de la plume; le R malheureux garde son pouvoir tragique d’évocation.».

Nerval barra tout un paragraphe de la première version d’Aurélia, mais dans le manuscrit, retrouvé par Jean Richer, on peut lire:

«Tout me favorisait désormais; je sortis dans la journée et j’allai revoir mon père. Puis je me dirigeai vers le ministère de l’intérieur où j’avais à voir plusieurs amis. J’entrai chez le directeur des Beaux-arts et je m’y arrêtai longtemps à contempler une carte de France: Où pensez-vous, me dit-il, que doive être la capitale? Car Paris est situé trop au Nord. 

Mon doigt s’arêta sur Bourges. Il me dit: Vous avez raison.»

Cette conversation de Nerval avec Auguste Cavé est totalement illusoire. Il «pointe son doigt» sur Bourges. Dans les gravures du Moyen Âge, désigner avec l’index (indicare) un personnage ou un objet remarquable, servait à attirer l’attention dessus. Outre que Nerval joua sur l’anagramme Bourges et bougres (nom des cathares, considérés par Rome comme des hérétiques), il ne pouvait ignorer l’existence de l’hôtel Lallemant et de sa curieuse crédence.

Le R Cistercien

La plus ancienne représentation du R hérétique se peut voir dans une splendide miniature cistercienne contemporaine de Guillaume IX de Poitiers, reproduite par l’Enluminure Française. La lettre R y est formée de deux dragons combattus par un noble personnage armé d’une épée, et juché, curieusement, sur un guerrier plus petit qui perce le ventre du dragon inférieur d’un coup de lance. Le champion à l’épée paraît être Saint Grégoire en personne, puisque la légende proclame: «SERVUS SERVORV DI (Servus servorum Dei), serviteur des serviteurs de Dieu, titre réservé au souverain pontife. Ce serviteur, c’est celui que les traités hermétiques qualifient de «loyal serviteur», celui qui ouvre la matière élue ou dragon. À ce sujet, ouvrons une courte parenthèse.

Jules Verne le mit en scène, astucieusement, sous le nom de Passepartout, valet de Philéas Fogg, dans le Tour du Monde en quatre-vingts jours. Quant au Rebis, la chose double, c’est-à-dire composée d’une part fixe et d’une part volatile, nous en trouvons une amusante illustration allégorique dans un héros vernien qui quitte la terre où il s’est fixé afin de voler dans un curieux aéronef, baptisé l’Albatros. Mes amis lecteurs auront reconnu Robur, dont le nom latin évoque le chêne cher aux Alchimistes. Ils auront, également, remarqué que Robur, mot comportant deux fois la lettre R, est propice à suggérer le R bis! Cette parenthèse étant refermée, nous pouvons en revevenir au R Cistercien.

Souvent, les enlumineurs traçaient ce R en lui conférant une évidente minceur laquelle suggérait l’inévitable calembour entre R étique et hérétique. Les lettres de l’alphabet considérées comme puissances hiéroglyphiques de la forme ou du son, qui éveillent un écho dans une langue aux prises avec une pensée, peuvent se déceler pour la première fois dans le Cratyle, encore que, déjà dans Homère et Hésiode, des étymologies recherchées révèlent leur appropriation au mythe. Dans Mimétiques, Gérard Génette mentionne de la mimema phôné, l’imitation du sens par le son, comme d’un hasard de rencontre alors que, dans la volonté systématique de ce rapprochement c’est le son – parfois la forme -, qui met l’écouteur sur la voie. Cet enseignement, Nerval le perfectionna, au grand dépit des lecteurs superficiels et pour le plus grand plaisir des plus lettrés. Cette constatation évoque inéluctablement, pour moi, ces quelques lignes d’un autre très grand poète, hélas disparu: Léo Ferré, qui écrivit: «Quand j’emprunte des paradoxes, je les rends au centuple, j’enrichis ainsi mes prêteurs qui deviennent plus intelligents. Le taux usuraire de l’astuce n’est jamais trop élevé!» Cette citation de Léo Ferré me permet de faire la transition avec un poète qu’il a chanté: Rutebeuf. 

Du pauvre Rutebeuf aux hérétiques.

Dans la traduction de Rutebeuf de Jean Dufournet, l’Alphabet par Équivoques, décrit le O toujours rond tel que Platon l’a naturellement défini; il se rapporte au corps qui contient le trésor de l’âme. Les autres lettres subissent la qualification de leur insertion phonique dans la langue. La lettre M qui se prononçait âme représentait la psyché; E, la plainte: Eh! Malheureusement le feuillet qui devait gloser l’R est perdu. Toutefois, Pierre Champion – fils d’Honoré Champion qui recevait dans sa librairie le jeune Anatole France et chez qui Jean Schemit, futur éditeur des Fulcanelli, apprit son métier – au tome II de son François Villon, donne l’interprétation de Huon le Roi de Cambrai:

R est une lettre qui graigne

De félonie adès engraigne

Sans R ne puet on nomer

Riche mauvais ne renomer

La mauvaiseté de son vil los

Et aultres ciens vient pour prendre

Sans R ne le peut défendre.

Roger Mazelier observa: «La vue du R fait grigner (montrer les dents de fureur) ce qui nous fera entendre beaucoup de grigneurs des textes romans. Cîteaux peut être considéré comme le fer de lance contre l’hérésie avant l’apparition des dominicains. Les grands bûchers, au lendemain de l’an mille, Orléans (1022) et Charroux (1028) furent allumés à l’initiative cistercienne.»

Raymond de Cornet, fut l’auteur d’une œuvre remplie de plaisanteries (truffes) et de jeux de mots. Il naquit à Saint-Antonin en Rouergue. Il est important de le rappeler car, cent ans auparavant le seigneur poète de cette ville, Jordan, capturé au combat par Simon de Montfort, finit ses jours misérables au mur de Carcassonne. 

Raymond, d’abord recteur, devint béguin de Saint-François. Lors du schisme franciscain, les spirituels contre les conventuels, il adopta la doctrine de Pierre-Jean Olive qui assimilait l’Église Romaine à Babylone, la Grande Prostituée, et échappa de peu au bûcher en février 1326, en Avignon. Les franciscains conventuels firent brûler cent quatorze frères spirituels. Raymond de Cornet fut l’auteur d’une longue canso, intitulée: le ditz frayre R. Dans le même temps, au milieu du XIVe siècle, l’Archiprêtre de Hita, usant d’une double langue étincelante, et sous le masque d’une gaudriole amoureuse avec une boulangère, panadera, nommée Cruz, investit son texte de prodigieux calembours, de tropes, en particuliers de la plus remarquable synecdoque jamais recueillie au sein d’un vers qui a laissé les critiques dans la plus grande perplexité:

Cruz crusada panadera

Il s’agit d’une croix croisée, de feutre (pana) et qui adhère (au vêtement), signe infâmant cousu sur le dos des hérétiques et dont le talent de Goya nous a laissé plusieurs croquis. El Libro de Buen Amor, l’Amour du Bien, proclame dans son titre premier, en lettres majuscules : ESTA ES ORACION QUE EL ACIPRESTE FIZO A DIOS QUANDO COMENCO ESTE LIBRO SUYO, alors que le mot ARCIPRESTE est constamment transcrit avec son R recouvré partout ailleurs.

La rhétorique appellera rhotacisme (rhôtacismos, nom de la lettre R), soit l’emploi fréquent de cette lettre soit sa substitution à une autre, soit encore son défaut inattendu. Virgile, dans le seul souci d’allitération poétique, imite par la répétition de la lettre R le bruit du râteau que le jardinier passe sur le sol:

Ergo oegre restris terram rimantur.

Mais s’agit-il, seulement d’une allitération poétique? La vérité oblige à dire que ce n’est pas le cas. Quand on sait que les Alchimistes se qualifiaient fréquemment de jardiniers, de laboureurs, etc… ce bruit de râteau semble bien suspect. Quant à Virgile, j’ai démontré, ailleurs, que son Énéide est une allégorie hermétique (3). 

Enfin, il me faut encore signaler le texte de François Villon, intitulé La Ballade qui se termine tout par R. Ce texte en contient une avalanche, on en relève vingt-huit, mais pas un qui laisse filtrer le mot hérésie. Le pays des R, suggéré par Villon, c’est le pays d’Oc dont la langue, affirmait le pape Honorius III, était la «langue de l’hérésie»; et le pseudo-Villon conta la plus cruelle et la plus longue des guerres qui, au XIIIe siècle, donna naissance à la nation française (4).

Raymond Roussel et le Rebis

Le Rebis revient à maintes reprises au sein de l’œuvre de celui qui fut l’élève et, sans doute, l’ami de Fulcanelli. À n’en pas douter, Roussel dut jubiler en constatant que ses initiales R-R étaient identiques à celles de la plus luxueuse des voitures… la Rolls-Royce. Il est probable, également, qu’il s’était amusé de ce R doublé ou R-bis. Puisque j’évoque Raymond Roussel, il n’est peut-être pas inutile de révéler un détail ayant échappé aux critiques littéraires. Ainsi qu’en font foi ses papiers personnels, légués à la Bibliothèque Nationale, le personnage central de Locus solus (1913), lors d’un premier jet, n’était pas nommé Canterel. 

Raymond Roussel l’avait appelé Boudet. Ce Boudet, s’il n’a pas attiré l’attention des gens de lettres, se montre très évocateur pour les amateurs de «petite histoire».

À la fin du XIXe siècle, puis au début du XXe, les projecteurs de l’actualité se fixèrent sur une modeste localité, sise dans le sud-ouest de la France, dans le département de l’Aude: Rennes-le-Château. Modeste village, situé sur un piton rocheux, à une altitude de 600 mètres, Rennes-le-Château se retrouva au cœur d’une étrange affaire. Pour ceux qui seraient néophytes en la matière, je vais en résumer l’essentiel. Un jeune prêtre, massif, fougueux et au sang chaud y fut nommé curé desservant. Son nom? Bérenger Saunière. 

L’église est dans un état lamentable. Il entreprend des travaux de rénovation. En déplaçant l’un des piliers de l’autel et, après l’avoir renversé, le curé trouve quelque chose. Il rejette la décoration de l’église à l’extérieur et refait celle de l’intérieur. À dater de cette découverte, Saunière va se livrer à des agissements qui suscitent le scandale. Il chamboule les pierres tombales du cimetière voisin, en gratte les inscriptions. Ajoutez à cela le fait que ce jeune curé, au tempérament sanguin, vit sous le même toit que sa servante, une toute jeune fille. 

Les langues vont bon train. Du jour au lendemain, Saunière mène une vie fastueuse, dépensant sans compter. Il se fait construire une villa bourgeoise, une tour néo-gothique qui lui sert de bibliothèque. Il achète des livres rares, richement reliés. Il créé un mini zoo, une serre, fait ériger un mur d’enceinte. Il fait construire des routes et amener l’eau et l’électricité dans le village. Il rénove l’église, y ajoutant une décoration outrageusement saint-sulpicienne, laquelle côtoie des symboles maçonniques et rosicruciens. Que penser de la présence de deux enfants-Jésus dans l’église, l’un dans les bras de Joseph et l’autre tenu par Marie? 

Comment mieux évoquer le rebis? Saunière reçoit chez lui des célébrités parisiennes. On évoque les visites, notamment, de la cantatrice Emma Calvé et du Député radical-socialiste Dujardin-Beaumetz. Curieusement, la hiérarchie de Saunière fait la sourde oreille quant aux frasques de l’abbé. Mieux, Monseigneur de Bonnechose semble le couvrir. Son successeur, Monseigneur Billard, fera de même. Il faudra attendre que les deux prélats décèdent pour que le curé de Rennes-le-Château soit confronté à quelques problèmes. 

Sommé de s’expliquer sur la provenance des fonds qu’il dilapide, Saunière se tait. On l’accuse de trafic de messes. Il est suspendu. Finalement, sa cure lui est restituée et les poursuites abandonnées. La rumeur fait état de dépenses pharaoniques, de l’ordre de plusieurs milliards de francs. À ce jour le mystère demeure entier et alimente la «soupe littéraire» servie par des auteurs, souvent plus mal inspirés, que bien informés. 

Ainsi, régulièrement, évoque-t-on un trésor Templier, voir Cathare (sic!), ou wisigoth, quand il ne s’agit pas de faire appel à un fantômatique Prieuré de Sion et à une descendance du Christ, dont on voit mal comment il aurait pu l’engendrer en sa qualité de fiction littéraire et d’allégorie hermétique. À moins, bien sûr de vouloir se montrer plus papiste que le Pape, en feignant d’ignorer la lettre adressée par Léon X  – fils de Laurent de Médicis dit Le Magnifique –  à son ami l’érudit cardinal Bembo: « On sait de temps immémorial combien cette fable du Christ nous a été profitable…».

On pourrait  également mentionner les confidences d’Alexandre Farnèse, alias Paul III, au duc de Mendoza, ambassadeur d’Espagne à Rome. Paul III, qui fut le  troisième successeur de Léon X, admettait que, compte tenu du peu de renseignements historiques dont nous disposons concernant Jésus, « force est de conclure à un mythe solaire de plus. »

      Il suffit de comparer les textes des Hindous et des Brahmanes, ceux attribués à Hermès et les tablettes chaldéennes déchiffrées par Smith, à celui de l’Ancien Testament, pour se rendre compte que la Genèse y est décrite de la même façon qu’au sein de la Bible judéo-chrétienne. Enfin, Maspéro, éminent égyptologue, dans son Histoire ancienne des Peuples de L’Orient, affirme qu’en Égypte la théologie savante était monothéiste dès le temps de l’Ancien empire. Il ajoute que chez les égyptiens existait déjà la trinité Père, Mère et Fils, dont les Chrétiens tirèrent les trois hypostases.

  Les implications hermétiques des religions, et notamment de la religion chrétienne, sont totalement confirmées par un ouvrage publié à Venise, en 1544. L’auteur y déplore que les significations alchimiques des fables, quelles qu’elles soient, aient été «  expliquées et détournées par nos grammairiens dans un sens moral. » L’auteur n’était autre que saint Albert le Grand, qui fut canonisé pour son orthodoxie et son attachement au dogme. Albert le Grand ajoutait que « les plus sages avaient compris que, sous le rituel de la messe, se déroulaient les opérations du Grand Œuvre alchimique, et que celle dite transsubstantiation aurait gagné en précision et en compréhension si nous l’avions traduite simplement par transmutation. » Ceci explique  que d’illustres canonistes, Oldrade et l’abbé Panorme conclurent que l’alchimie ou chimie métallique est un art permis. ( Abbé Nicholas Lenglet du Fresnoy – Histoire de la Philosophie Hermétique, tome I, page 5). 

En revanche, les faits attestés sont les suivants. La meilleure amie d’Emma Calvé fut la comédienne Georgette Leblanc, sœur de Maurice, l’illustre romancier auteur du cycle consacré à Arsène Lupin et dont j’ai démontré, par ailleurs (5), que les aventures recelaient en lecture infra textuelle des allusions répétées aux deux livres écrits par Fulcanelli. En outre, Leblanc, dans La Comtesse de Cagliostro, fit figurer un prélat du nom de Mgr de Bonnechose! Ce même Monseigneur de Bonnechose, évêque de Carcassonne et supérieur de l’abbé Saunière, avait été nommé archevêque de Rouen où il baptisa et confirma le jeune…Maurice Leblanc. Quant à Mgr Félix Arsène Billard, sa personnalité mérite que je lui consacre quelques lignes. Selon l’usage ancien, son prénom usuel était Arsène. À sa mort, il fut enterré en la Cathédrale de Carcassonne, laquelle contient les relique d’un saint douteux: Lupin. Ainsi, Arsène repose-t-il à côté de Lupin. À signaler que les deux ecclésiastiques, sus-mentionnés furent de curieux personnages. De Bonnechose n’alla-t-il faire ses dévotions, à Carcassonne, à Saint Hermès?

Enfin, je me dois de signaler que René Renoult, le beau-frère de Maurice Leblanc, fut député socialiste et Ministre de l’Intérieur et des Cultes. À ce titre, il est peu probable que l’affaire de Rennes-le-Château lui ait été étrangère. Renoult, était Franc-Maçon, Chevalier Rose-Croix. Membre du Grand Orient de France, il ne put ignorer un autre frère, déjà mentionné: Dujardin-Beaumetz!

Si l’abbé Saunière fut un étrange curé, il eut un rival en la personne de l’original curé de Rennes-les-Bains, village distant de 7 kilomètres de Rennes-le-Château.

L’abbé Boudet et le cromleck de Rennes-les-Bains Boudet était un érudit, lisant et parlant plusieurs langues, y compris les langues mortes. Il publia un ouvrage hilarant qui déclencha la fureur des érudits locaux, lesquels n’étaient que peu sensibles à son sens de l’humour. Outre que son ouvrage titré: La vraie langue celtique et le cromleck de Rennes-les-Bains, prétendait de façon absurde que le celte dérivait de l’anglais, il s’étendait longuement sur un cromleck que l’on aurait bien du mal à trouver sur le terrain. Essayons de comprendre ce que voulait nous enseigner l’abbé Henri Boudet.

Il est extrêmement amusant de noter qu’un Cromlech, étant un cercle de pierres, il se doit de posséder une surface. Or chacun sait que la surface d’un cercle se calcule à l’aide de la formule mathématique Pi R², que la cabale phonétique incite à lire et à entendre 2 Pi R ou deux Pierres. Pour tout étudiant des ouvrages ayant trait à l’Alchimie, cette mention est fortement évocatrice des deux magistères permettant la transmutation des métaux, soit en argent, soit en or ce qui, rappelons-le, n’est qu’accessoire. Le but ultime reste l’obtention des deux Pierres, encore appelées médecines. La première, est l’Élixir ou or potable, la seconde est la Pierre Philosophale, proprement dite, encore nommée Absolu ou Médecine Universelle. Il existe une troisième pierre, obtenue avant celles qui viennent d’être évoquées: Le Soufre Philosophique, absolument nécessaire afin de les réaliser.

Comment mieux évoquer les 2 pierres des Philosophes qu’en en «travaillant» deux autres, tangibles et bien physiques celles-là? C’est ce que fit Saunière en effaçant les inscriptions de la stèle ayant appartenu à la tombe de la marquise de Nègre d’Ables, puis celles de la dalle trouvée à Coume-Sourde. Notons, également, que Pi R² ou 2 Pi R est un équivalent surprenant de R bis, autrement dit le Rebis des alchimistes, l’union du «mâle et de la femelle», le dissolvant et le corps dissoluble, ou encore, dans l’Oeuvre au Blanc, le Mercure animé de son Soufre, ces deux choses étant issues de la même racine.

Enfin, et contre toute vraisemblance, Boudet voulut qu’il existât deux Cromlech. Ce ne fut que par nécessité. Il fallait impérativement qu’il y ait deux aires ou aires bis afin d’évoquer ce Rebis. Mais pourquoi Saunière éprouva-t-il le besoin de démolir l’église et d’en rejeter les éléments à l’extérieur? Il est probable, qu’en ce domaine, aussi, il obéïssait à des impératifs dictés par l’abbé Boudet. Après avoir défait leur matière première, mis le chaos, ils organisèrent ce chaos; la formule est bien connue de ceux ayant ouvert des ouvrages consacrés à l’Alchimie. Tout comme Roussel le fit, lors de la rédaction de son stupéfiant livre Les Nouvelles Impressions d’Afrique (6), les deux prêtres illustrèrent l’axiome de base de l’art hermétique: 

Solve-Coagula: «Dissous et coagule». En l’occurence, il s’agit de dissoudre le corps et de coaguler l’Esprit.

Pour en terminer avec ce sujet, je signale que Gaston Leroux, de son côté, évoque très nettement l’abbé Saunière, au sein de l’un de ses romans les moins connus. Je renvoie mes lecteurs à La Mansarde d’Or, non sans préciser qu’une mansarde constitue l’attique d’un immeuble. Il s’agit d’un clin-d’œil humoristique de Gaston Leroux en direction du sel attique (7) dont les auteurs grecs assaisonnaient leurs œuvres littéraires. 

Le sel, qualifié d’attique, était un synonyme de fine plaisanterie. Et en matière de plaisanterie, l’abbé Boudet s’y entendit.

Confidences de Fulcanelli concernant le rebis

Analysant le caisson 9 de la 7e série du château de Dampierre:

Quatre cornes d’où s’échappent des flammes, avec la devise:

.FRVSTRA.

Fulcanelli commente :

«Vainement. C’est la traduction lapidaire des quatre feux de notre coction. Les auteurs qui en ont parlé nous les décrivent comme autant de degrés différents et proportionnés du feu élémentaire agissant, au sein de l’Athanor, sur le rebis philosophal. Du moins est-ce là le sens suggéré aux débutants, et que ceux-ci s’empressent, sans trop de réflexion, de mettre en pratique.

Pourtant, les philosophes certifient eux-mêmes qu’ils ne parlent jamais plus obscurément que lorsqu’ils paraissent s’exprimer avec précision; aussi, leur clarté apparente abuse-t-elle ceux qui se laissent séduire par le sens littéral, et ne cherchent point à s’assurer s’il concorde ou non avec l’observation, la raison et la possibilité de nature. C’est pourquoi nous devons prévenir les artistes qui tenteront de réaliser l’œuvre selon ce processus, c’est-à-dire en soumettant l’amalgame philosophique aux températures croissantes des quatre régimes du feu, qu’ils seront infailliblement victimes de leur ignorance et frustrés du résultat escompté. Qu’ils cherchent tout d’abord à découvrir ce que les Anciens entendaient par l’expression imagée du feu, et celle des quatre degrés successifs de son intensité. Car il ne s’agit point en ce lieu du feu des cuisines, de nos cheminées ou des hauts fourneaux.»

Fulcanelli rapporte ensuite que, selon Philalèthe «le feu ordinaire ne sert qu’à éloigner le froid et les accidents qu’ilpourrait causer». Le même auteur ajoute que la coction est linéaire, égale, constante, régulière et uniforme d’un bout à l’autre feu de de l’ouvrage et que tous les auteurs, ou presque, ont pris comme exemple du feu de coction, non pas au regard de la température, mais à celui de l’uniformité, l’incubation de l’œuf de poule. À ce sujet, Gaston Leroux évoque, dans La Mansarde d’Or, d’une manière très triviale, ce passage de Fulcanelli. Évoquant la température d’une horizontale, autrement dit d’une poule de luxe, il écrit que sa température ne doit pas dépasser 36,5°!

Fulcanelli, toujours dans le même passage, rappelle le rapport établi par les sages entre le feu et le soufre afin d’obtenir cette notion essentielle que les quatre degrés de l’un doivent infailliblement correspondre aux quatre degrés de l’autre, ce qui est dire beaucoup en peu de mots. Enfin, citant Philalèthe, il insiste sur le fait que l’opération réelle comporte plusieurs phases ou régimes, simples réitérations d’une seule et même technique.

Des phases ou régimes…

Il est possible de se montrer encore plus charitable. Rebis, étant la chose double et, en latin, res désignant la chose, la substance, voire un phénomène, cela va nous amener à réfléchir. En latin Res publica, ayant donné République, signifie la Chose publique, celle qui appartient à tous. C’est le moment de se souvenir qu’une prostituée est une femme publique et qu’on l’appelle aussi une péripatéticienne, par analogie avec la manière d’enseigner d’Aristote. En effet, le grec peripatein possède le sens de se promener. Mais qu’est-ce qui est publique et se promène? Une fois, encore, ce sont les mythes grecs qui vont nous mettre sur la voie. Dans le mythe consacré à la vision Pélasgique de la Création, on lit le nom d’Eurynomé. Il s’agit de la première déesse lune, dont le nom signifie «celle qui voyage au loin» ou «Grande voyageuse». Son nom sumérien était Iahu, la colombe d’en haut, qui donna Iahvé. Nous commençons à entrevoir la raison d’être des quatre cornes – ou croissants – qui figurent sur le caisson 9 de Dampierre. Par conséquent n’est-il pas tentant de lire régimes ou phases comme étant les quatre phases de la lune?

Je signale, afin d’être complet, que Fulcanelli, à la fin de son exposé, s’est montré très charitable en insistant sur les bévues de Louis Audiat: «Le plaisant, écrit-il, se mêle aussi à nos textes. Voici une grosse malice en un petit mot: Frustra. Des cornes flamboyantes! C’est en vain qu’on garde sa femme!» Relever l’interprétation fautive de M. Audiat, était encore le meilleur moyen pour le Maître d’associer les cornes du pauvre mari cocu, à la lune de la femme adultère….de dire sans avoir l’air de le dire!

Et si certains n’étaient toujours pas convaincus de la valeur de ma démonstration, je les engage à réfléchir sur les éléments suivants. Notre r est le R francique. Or les Francs possédaient pour arme la francisque, devenue l’un des attributs de la respublica ou République. La francisque, hache à double tranchant, est-elle assez évocatrice des deux croissants de lune? Ajoutons qu’il y a homophonie en français, entre hache et H, cette dernière lettre étant le signe graphique de l’Esprit, dispensé par la Grande Voyageuse.

Notes

(1) Il y aurait beaucoup à dire concernant les lettres qu’adressa le Doyen de Saint-Patrick, un certain Jonathan Swift, à Stella. S’agissait-il uniquement de courriers adressés à Esther Johnson en «petit langage» ? Ne pourrait-on y déceler un sens hautement plus symbolique? Rappelons pour nos amis Portugais, qu’après la mort de son oncle Godwin, Swift vécut des maigres subsides que lui adressaient un autre oncle et un cousin, le propre fils de Godwin, établi au Portugal.

(2) El Desdichado a été emprunté à un personnage (un chevalier faidit, déshérité) du Ivanhoé de Walter  Scott. Il semble peu probable que Nerval, grand lecteur, n’ait pas connu la version du Journal à Stella, de Swift, que publia Walter Scott en 1824.

(3) De la Parole voilée à la Parole Perdue – Éditions Le Mercure Dauphinois .

(4) Sur François Villon, lire de Richard Khaitzine: La Langue des Oiseaux (éditions Dervy). Sur la papauté et les humanistes de la Renaissance, lire «La Joconde, histoires, énigmes et secret» éditions Le Mercure Dauphinois. Sur les fondements de la chrétienté, lire Marie-Madeleine et Jésus (éditions MCOR. La Table d’Émeraude).

(5) in La Langue des Oiseaux – voir supra

(6) Sur ce sujet, et comme il serait trop long de le développer ici, lire les chapitres qui lui sont consacrés dans La Langue des Oiseaux (Dervy).

(7) attique provient du nom d’Athènes.

ÍNDICE

O mago, metáfora do poeta – Claudio Willer

Le Rebis… De Gérard de Nerval à Raymond Roussel – Richard Khaitzine

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