LA PLACE PANIQUE / Joël Gayraud

LA PLACE PANIQUE

        J’en avais traversé des océans, j’en avais essuyé des typhons et des tempêtes quand j’ai débarqué un soir dans ce port inconnu, hérissé de tours scintillantes et grouillant d’un peuple petit, mais fier.

        Décidé de mettre, là ou ailleurs, un terme à mes errances, j’ai réclamé ma paye au capitaine et après un dernier dîner à bord je me suis glissé à terre, libre – enfin libre – de tout engagement. Je savais que je coupais les ponts derrière moi: impossible de remonter sur un navire, si ce n’est comme simple passager – car dans ce port, on m’avait prévenu, la loi ne permettait d’embaucher que les naturels du pays. Comme tout marin qui reprend contact avec l’asphalte, j’ai cherché un bar pour étancher ma soif et retrouver le sens de l’équilibre. J’ai fait toutes les rues du port, je me suis enfoncé dans la ville et j’ai dû me rendre à l’évidence. Nul bistrot, nul pub, nulle taverne à l’horizon. Pourtant le commerce était florissant, ce n’étaient pas les boutiques qui manquaient : en ai-je longé des parfumeries, des bijouteries, des magasins d’antiquités, de vêtements, de voitures! Mais de lieu où laisser s’enfuir le temps devant un verre, point.

        Cette course vaine avait fini par m’exciter les nerfs. J’avais envie d’une fille. Je m’enfonçai dans les rues les plus sombres, puis vers ce qui semblait être des faubourgs. Il y avait toujours et partout autant de monde au-dehors, mais de tentations offertes, de chair à louer ou à vendre, je n’en voyais nulle part.

        La nuit était bien avancée maintenant et la ville, au lieu de se vider, grouillait de plus belle. Je pensai que ce peuple se mettait à vivre au crépuscule et dormait tout le jour. Sûr, je m’étais trompé d’heure. À l’aube les bars ouvriraient leurs portes pour les diurnambules et les tentations fleuriraient. Sagement je posai mon sac au pied d’une tour et attendis en somnolant que le jour se lève.

        Mais lorsque l’aube apparut, rien ne changea dans la ville. Les enseignes lumineuses ne cessèrent pas de clignoter, les piétons de haleter et de courir, les automobiles de se ruer comme des fauves quand les feux leur libéraient le passage. Dans les magasins perpétuellement ouverts, les marchandises de toutes latitudes, les plus diverses comme les moins attendues, se vendaient toujours. Tout, sauf l’ivresse et l’amour.

        Aussi décidai-je de rejoindre le port. Je convertirais ma maigre paye en un billet de dernière classe pour une prochaine escale moins avancée dans la civilisation. Je demandai mon chemin. On crut me comprendre. Un petit homme qui arborait sa fierté au-dessus de son col détrempé de sueur m’indiqua la direction, puis partit sans attendre que je le remercie. Un petit homme fier, mais de quelle victoire, de quelle conquête ?

        Au bout de quelques minutes, j’arrivai sur une place immense. De vastes places, j’en connaissais déjà, toutes plus monumentales les unes que les autres, la Place Rouge à Moscou, la Paix Céleste à Pékin, la Concorde à Paris. De larges avenues y convergeaient. De hautaines bâtisses, des palais, des mausolées même, les bordaient. Trop grandes pour être accueillantes, elles servaient surtout aux parades militaires ou à noyer dans le sang l’émeute qui s’y laissait enfermer. Elles me déplaisaient, voilà tout. Mais cette fois, je n’avais encore rien vu de tel. Une place gigantesque, sur le pourtour de laquelle ne se détache aucun monument, une place parfaitement ronde, démocratiquement uniforme, plus vaste que les trois que j’ai dites réunies. Cent rues au moins la desservent, je n’ai jamais pu réussir à les compter tant elles se ressemblent. Une place bordée par autant de tours que de rues, toutes pareilles, revêtues de haut en bas de miroirs où leurs reflets s’échangent à l’infini.

        Et chaque jour depuis dix ans j’essaie de quitter ce cercle maudit pour rejoindre le port et monter dans le premier cargo en partance. Chaque jour je m’enfonce en vain dans la ville sans trouver la direction salvatrice. Et lorsqu’en désespoir de cause, à bout de forces, je demande mon chemin, un petit homme suant et fier m’indique en souriant la place aux miroirs.

                                Joël Gayraud (paru dans le n° 3 de la revue Nomades, Neuchâtel, 2012; traduit en anglais par Kenneth Cox, in Phosphor n° 4, Leeds, 2015) 

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