Guy Girard / DE LA NECESSITE D’ÊTRE ATHEE, POUR EPROUVER LE SENTIMENT DU SACRE

Guy Girard

DE LA NECESSITE D’ÊTRE ATHEE 

POUR EPROUVER LE SENTIMENT DU SACRE

    Je suis athée. C’est une certitude poétique. J’estime que l’idée de divinité est sans doute la plus criminelle que l’esprit humain ait pu formuler contre sa propre liberté et j’admire l’athéisme philosophique de Sade ou de Bakounine. Mais c’est cependant grâce à mon imagination que j’eus l’intuition, avant toute conviction rationnelle, de l’inexistence de dieu ou de quoi que ce soit de semblable à ce grand objet extérieur pour la célébration duquel maintes civilisations n’ont cessé d’ériger des épouvantails de misère mentale.

    J’avais huit ans et demi et je revenais avec un camarade d’un de mes premiers cours de catéchisme auquel ma bigote famille, respectant la coutume catholique, me faisait aller. Les séances de propagande bondieusarde se donnaient dans une vieille bâtisse, froide et poussiéreuse, que l’on appelait le couvent, mais où n’habitait plus personne ; elles étaient animées par une dame charitable des environs qui nous faisait apprendre les prières et insistait pour que nous allions à la messe chaque dimanche. Je ne pouvais hélas manquer cette morne cérémonie à laquelle mes parents n’ont jamais fait faute de se rendre, et qui m’y emmenèrent donc jusqu’à ce que mes treize ans passés et mes cheveux s’allongeant plus que n’en admettait la norme patriarcale, s’ouvre pour moi l’âge conscient du refus et de la révolte.

    Mais en ce jour d’enfance, au retour de l’ennuyeux catéchisme, je dus tout à coup m’emplir de toutes les sensations de la campagne environnante, du ciel et des nuages, et des oiseaux dans les haies, me sentant délivré de la pesanteur des traditions auxquelles je savais soudainement ne jamais devoir adhérer, quoique j’eusse bien sûr été incapable de mesurer l’enjeu de ce refus : non ! il s’agissait d’être là, au présent de la vie vivante et immense de ce jeudi midi, et d’énoncer ce que je ressentais à l’aune de ce que je venais de subir : dieu n’existe pas ! C’était pour moi comme une invention du monde. Rapportée à mes parents par mon camarade, ce fut plutôt un blasphème qui me valut une paire de claques.

    Cette intuition-là m’est devenue fondamentale. Parmi les divers mouvements de l’exaltation poétique se prêtant à une conjonction imaginative entre le monde intérieur et le monde extérieur (pour autant que valent là encore ces distinctions), elle est de celles que j’éprouve comme me portant vers une amplitude, une harmonie désirable avec le vivant, l’odeur des fougères sur la falaise et la gracieuse vélocité des cormorans filant au ras des vagues. Le monde est là, j’y prends part, vivant ainsi que des milliards d’êtres, avec la conscience que tout cela est plein à ras bord, de telle sorte qu’il n’y a vraiment aucune place pour une hypothétique présence divine.

    Ce que j’éprouve en ces instants, je le nomme sacré. Ce sont des moments brefs, mais dont je serais incapable de mesurer la durée, qui m’est aussi étrange que celle du rêve ou de l’orgasme. Participation plus que contemplation, ivresse sans apport préalable d’aucune substance, exaltation d’un fait unique et irrémédiable dans son pouvoir pressenti d’ouvrir à quelque solution, et d’être, sinon le terme, du moins un degré nécessaire vers cette initiation poétique que l’imagination donne au Moi momentanément délivré de ses conflits intérieurs.

    Je n’évoque jusque-là que des émotions, des expériences subjectives qui n’ont jamais été essentiellement différentes des premières ressenties en mon enfance. L’accord immédiat avec la nature et l’effusion amoureuse sont certes les vecteurs les plus repérables de ce sacre d’une innocence, tranchant à nouveau cette frontière qui peut être objet de morale entre ce don de la vie sensible, ces dés à nouveau jetés, et ce qui est toujours susceptible d’être repris par l’aliénation quotidienne, profané par l’oubli. Ce fut ainsi qu’adolescent, je compris ce qu’offrait la poésie, dès lors que la genèse renouvelée du monde par son langage impliquait que je sacrifie en moi, au gré de ma révolte, toute ressemblance avec le citoyen ordinaire en lequel une vie besogneuse aurait dû me confondre. Don isolant que de s’offrir ce luxe barbare d’échapper, si peu que ce soit, aux conventions, de trahir les ambitions familiales et les statistiques, ce fut aussi l’épreuve sacrale de cette solitude qui me permit de retrouver avec quelques individus alors eux aussi bouleversés par la poésie, une communication dans le flot passionné de laquelle étaient autant nécessaires que le rire, la vérité et l’écoute des désirs.

    Ce fut ainsi que dans une accumulation et un échange sombrement ludique de poèmes et de lectures, je découvris le surréalisme. Quand bien même, selon les notices consultées, ce mouvement aurait-il cessé d’importuner le monde il y a belle lurette, je concevais naturellement la possibilité de le réinventer ici-même : c’était à Cherbourg en 1977.  

    Mais je le sus plus tard, le surréalisme existait toujours. Après de longs détours par les périphéries morcelées de ce projet collectif et de ses légendes parfois singularisées à outrance, je rejoignis le groupe de Paris du mouvement surréaliste à l’automne 1990, au moment même où exposait dans cette ville le groupe tchécoslovaque. Quoique le plus souvent de nos jours inconscient à l’impétrant lui-même, il y a un moment d’initiation lors de l’arrivée d’un nouveau membre dans une collectivité. Le ferment mythogène qui travaille le surréalisme ne peut certes rester inactif en de tels moments, quoiqu’ils soient dévolus avant tout à la surprise de la rencontre et au vertige de l’enthousiasme. Aussi rétrospectivement, puis-je donne, selon mon goût pour les rituels initiatiques, l’allure d’un de ceux-ci à l’évènement qui précéda, lors d’un vernissage à peine mondain, ma rencontre avec Vincent Bounoure et Michel Zimbacca. Arrivé avant eux, et pour tromper l’attente, ma gourmandise envers les pâtisseries du buffet avait fait se jeter sur moi le pingre tenancier de la galerie, de telle sorte que je ne rencontrais mes nouveaux amis qu’à l’issue de cette bousculade et ma fringale apaisée par les excuses de mon agresseur, cocasse épreuve qui me parut répéter celle que fut l’incompréhension et la fâcherie avec quelques camarades de classe lorsqu’au lycée, quatorze ans plus tôt, j’expérimentais à tout va les prestiges de l’écriture automatique.

    C’est ainsi que le surréalisme, dès lors que l’on s’y éploie, me semble devoir reconduire, au risque sinon de perdre tout élan utopique, ces approches du sacré si déterminantes dans la dimension poétique. Profane, celle-ci ne serait pas, car c’est inventive de son propre sacré qu’elle assure à l’individu la conscience risquée d’être unique, cet unique qui désire sa liberté au travers de celle d’une communauté libérée. Mais où s’invente le partage de ce sacré ? Tel qu’il advient dans l’évidence poétique, il ne saurait pourtant s’agir de soumettre celle-ci à quelque artifice, à quelque énoncé de recettes. Le sacré disparait dès que le convoque le dogme, et de même en poésie, les techniques d’inspiration deviennent vite inefficaces et ridicules si elles n’imposent dans leur développement aucun renouvellement d’elles-mêmes. C’est toujours l’excès d’imagination qui crée tout mouvement, qui invente le possible. Et c’est de fait ce que me révéla, enfant, mon expérience sacrée de l’athéisme : l’imagination nie d’évidence toute religion, car elle sait fort bien combien les prêtres sont fort peu imaginatifs.

    Révolté par nombre de mes contemporains encore s’agenouillant devant l’infâme, s’abrutissant grâce à la très en vogue métaphysique sécuritaire des anges-gardiens promue par les maffieux du new age, j’attends du surréalisme qu’il porte sur son terrain véritable, celui de la connaissance poétique, ce rapport au sacré tel qu’il institue, et cependant sous des formes toujours inattendues et mouvantes, l’expérience collective dans la dimension utopique. Parce que sont librement refusées toutes transcendances métaphysiques ou historiques, tous messianismes ou toutes révélations dernières, derrière lesquelles veille toujours un principe autoritaire, le surréalisme dispose du pouvoir, du plaisir à redonner à l’imagination le temps du sacré, de le disposer au seul rythme du battement des cœurs, plutôt que de le confiner à dates fixes dans les guérites horlogères de l’éternité. 

    C’est la poésie, telle qu’elle nous libère, qui nous ouvre à une expérience du temps prenant ses repères, non plus selon le principe de réalité, mais selon le principe de plaisir. Temps du rêve selon les mythologies primitives, de l’illumination ou du merveilleux, temps du sacré, la subversion poétique est de provoquer sa rencontre avec l’immédiat. Quand trouverais-je, à l’orée de quel âge d’or, et comme Duchamp son « hasard en conserve », ce temps suspendu, gelé avec les paroles de l’alchimiste polaire, et que poursuivirent tour à tour Pantagruel, Frankenstein et Arthur Gordon Pym ?

    J’imagine quelque part entre l’histoire et la légende, entre des calendriers bouleversés et mes rêveries, vers où projeter, avec la lampe magique de la poésie, l’arborescence que continue à dessiner cette évocation du sacré au plus profond de moi-même. Je l’imagine participer du même mouvement que celui que dessine, dans le flux de l’histoire, « l’excédent utopique », révélé après Gustav Landauer par Ernst Bloch, et dont j’aimerais saisir, par quelque analogie plastique les formes visionnaires. Ce serait rendre l’image, sous un ciel dédoublé de caresses lascives, du sacrilège des Sans-Culottes le 12 octobre 1793 et jusqu’à la fin de ce mois admirable, démolissant à la basilique Saint-Denis les tombeaux des ci-devant rois et rois de France pour jeter à la fosse commune ces puants vestiges de la monarchie et, fondant ainsi la légende dorée de l’athéisme, sacre d’une émancipation collective sans laquelle ne saurait advenir cette république universelle, celle d’Anacharsis Cloots, citoyen de l’humanité. 

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