DIALECTIQUE DE LA REFUTATION / Guy Girard

Guy Girard           

DIALECTIQUE DE LA REFUTATION

    Toute observation d’un fait réel ou imaginaire est comme tout discours, sujette à interprétations diverses. Le spectacle du monde ne nous persuadera jamais, bien au contraire, que la raison détient seule l’usage des critères de vérité quand l’exercice quotidien de son propre pouvoir ne s’offusque plus de mendier sa survie à toujours plus de leurres, à toujours trop d’irréalité. Mais qu’entendre par raison, cette faculté mentale dominant dans la civilisation occidentale maintenant mondialisée, les exercices de la pensée diurne et sa nette séparation avec la pensée onirique nocturne, dès lors que c’est en son nom et avec l’apparat de sa logique basée sur le principe d’identité, que se justifient l’apparent état des choses et sa reconduction quotidienne par lesquels se définit la réalité ? La raison, la réalité ? On se souvient que pour Hegel, le réel et le rationnel tendent à s’identifier à l’issue du processus historique, dans le mouvement dialectique du devenir : et le surréalisme a généralement repris cette thèse tout en remettant en cause, expérimentalement et théoriquement, aussi bien l’idée de réel que celle de rationnel. Réel ou réalité, ouverte dans l’expérience épiphanique du merveilleux, que contient, sur un plan immanent, la notion un peu oubliée (et certes d’un usage pouvant prêter à malentendu) de surréalité. Quant à celle de rationnel, Breton s’est permis de reprendre  le concept de surrationalisme forgé par Bachelard, qui si son usage était mieux compris devrait faire justice de toute assimilation du surréalisme à un irréalisme sans conséquence. Aussi dès lors qu’est utilisé le concept de raison pour caractériser les prouesses de l’ Etat, de l’Economie ou du Politique, qui tous, plutôt que le maîtrisant, sont soumis au  principe de réalité qui structure leur langage et prétend valider dans l’entendement de chacun leur égale et tyrannique nécessité, cette raison si horriblement pratique est celle que fustigeait Max Horkheimer en la nommant « raison instrumentale ». Instrumentalisant donc l’exploitation du monde naturel, de l’homme par l’homme, et des mondes intérieurs de la psyché humaine par ce principe de réalité devenu « principe de rendement » selon Marcuse, cette raison devient elle-même instrumentalisée par sa fonction de garde-chiourme des idées reçues et des fantasmes sado-masochistes qui composent le brouet de synthèse dont se nourrit l’intelligence moyenne. Raison bien peu raisonnée donc, et d’autant plus que son autorité a rompu tout dialogue avec les forces vives de l’imagination – ne tolérant de celle-ci que ce qui a préalablement été aseptisé dans la culture de masse – mais aussi avec l’aventure scientifique lorsqu’elle étend le champ des connaissances  dans, par exemple, le domaine de l’astrophysique. On pourrait s’attendre à ce que les découvertes traitant de l’existence de la matière noire ou de la formation des trous noirs aient quelque impact sur la sensibilité collective, quand bien même, pour être médiatisées, devraient-elles passer le truchement d’œuvres de fiction romanesque ou cinématographique : il n’en est rien. Et rien, quand bien même le temps de formation des mythes n’est en rien comparable à celui des rumeurs propagées par les journaux de faits-divers et pire encore, par les réseaux dits sociaux, qui à partir de ces découvertes scientifiques, ne semble permettre que nous assistions à la formation d’un mythe nouveau et émancipateur, qui nettoierait définitivement les dernières écuries d’Augias de l’anthropocentrisme et de l’infecte idée de domination de l’homme sur la nature – espace intersidéral compris puisque de sinistres technocrates envisagent d’en faire une poubelle nucléaire… De cette déliquescence de la raison dominante, de son inaptitude à faire émerger un entendement renouvelé du monde tel qu’il se meut entre les abîmes cosmiques et ceux de la vie intérieure (n’est-il pas de mode, au nom des techno-neurosciences de crier haro sur la psychanalyse ?), il n’est certes pas étonnant de devoir s’affliger de constater comment un évènement de portée mondiale, pourtant prévisible, n’est que bien peu perçu, ressenti et analysé, sinon grâce à l’aide d’un bon sens à courte portée ou, de façon autrement plus grave, par le recours à une logique délirante, aussi pauvrement délirante que celles que nourrissent le ressentiment, la peur de l’autre et l’esprit servile que motivent les complexes tantôt d’infériorité, tantôt de supériorité.   

    On ne peut bien sûr que trop bien l’observer avec cette pandémie de Covid 19 qui assaille par-delà toutes frontières étatiques et sans distinction non plus de ces frontières mentales que sont idéologies et religions, les unes et les autres toutes sinistrement absurdes, l’humanité entière. Quoiqu’on puisse sans crainte d’erreur, penser, ainsi que l’affirme à peu près unanimement la communauté scientifique internationale, que ce virus est d’abord apparu à l’automne dernier, en Chine, sur un marché aux poissons de Wuhan, il n’empêche que cette explication rationnelle ne contente pas ceux et celles qui en trop grand nombre, préfèrent chercher les causes de cette épidémie dans des thèses complotistes, dans l’intervention de quelque crasseuse providence ou dans la mauvaise humeur d’une divinité acariâtre. Misère de l’imagination soumise à la débilitante influence de la culture de masse mélangée à des reliquats de vieux mythes apocalyptiques, misère de ces risibles et nauséabonds excitants intellectuels pour le plus commun des paranoïaques qui a déjà vendu sa chemise – via internet – à quelque association de défense du prochain messie, évidemment menacé par les services secrets de telle grande puissance ! 

    Une telle imagination si appauvrie, si mesquine dans la satisfaction des plaisirs de l’esprit et si inquiétante dans la répétitivité obsessionnelle de ses tourments, n’est-elle pas le symptôme de la clôture, faite de tout un réseau de fantasmes, entre les psychés individuelles et le monde qu’elles n’osent pas interpréter en recourant  aux forces vives de la pensée, à la raison critique et à l’imagination utopique ? Car dans le cas de cette pandémie, il n’est tout de même pas difficile d’avancer qu’elle est tout simplement le résultat de l’irrationalité du capitalisme, qui en prospérant agressivement sur l’exploitation des ressources naturelles, détruit les équilibres précaires et si dignes de beauté qui font l’harmonie naturelle dont il y a belle lurette que les sociétés urbaines et technocratiques ont perdu le souvenir voire même la nostalgie lorsqu’elle n’est pas mercantilisée dans la piteuse fable du développement durable et du capitalisme vert. Aussi bien, cet usage de la pensée critique, qui constate amèrement quelle chaîne de causalités toutes criminelles relient la progressive extinction d’animaux aussi charmants que les pangolins, la surpopulation démentielle des métropoles chinoises et d’ailleurs, la production industrielle dispersée aux quatre coins des « bagnes industriels » pour créer des objets à l’obsolescence programmée et à l’utilité de plus en plus douteuse, cette « raison ardente » qui n’a comme crainte, si elle n’est pas toujours en mouvement, que de se figer en idéologie  comme il en fut du matérialisme dialectique, invite nécessairement au-delà de ces désolants constats, à la révolte, qui « seule est créatrice de lumière » (André Breton) et elle conduit en attisant le désir de révolution au feu du principe de plaisir, à l’imagination utopique sous l’égide du « principe espérance » (Ernst Bloch). 

    Cependant, n’est-il pas possible, aussi, de prendre le taureau, non par les cornes de la raison critique, mais par la queue – ou les couilles – des logiques irrationnelles de l’imagination ? Pourvu que celle-ci s’autorise tous les écarts, tous les excès qui sont à la base toujours effervescente de la pensée poétique, telle qu’elle est issue des mouvements profonds de l’inconscient. C’est une méthode habituelle dans les modes d’investigation du surréalisme que d’aborder une question, un évènement, par des voies autres que celles habituellement empruntées. Cette démarche qui s’autorise de « l’écart absolu » de Charles Fourier, donne des résultats qui, s’ils ne sont pas toujours immédiatement évidents, participe au moins au sabotage toujours nécessaire des données immédiates de la conscience aliénée et à l’instar des récits de rêve préférés à la lecture des pages sportives des journaux et des textes d’écriture automatique remplaçant avantageusement les journaux intimes, elle stimule et développe le potentiel poétique du langage jusque dans ses fonctions d’échange.

    Depuis 1925, les cadavres exquis, loin d’avoir été les témoins d’une hécatombe autre que celle de l’esprit de sérieux dogmatisant l’arbitraire du signifiant, ont ouvert le chemin à maintes pratiques ludiques combinant le jeu désintéressé des associations libres et la langue des oiseaux. Tous les jeux d’investigation poétique qui ont suivi ce vénérable ancêtre, se sont donnés pour but de démontrer avec quelle constance l’usage de la métaphore est préféré par la pensée poétique qui lorsqu’elle surgit le plus librement possible de l’inconscient est splendidement irrationnelle. Au point de penser que le langage humain, lorsqu’il est dissous, coagulé et rectifié par la poésie est la métaphore du monde. Inventé par Michel Zimbacca à l’orée des années 1970, un jeu, fort simple, mêla la question de la métaphore  à celle de la contradiction ; c’était le jeu des contraires. La règle en est simple : un premier joueur propose à son voisin une phrase que celui en une nouvelle phrase doit nier, soit terme à terme, soit globalement. Cette phrase est transmise au troisième joueur qui, ignorant la première proposition, nie celle qu’il vient de lire, et ainsi de suite jusqu’à ce que chacun ait participé à ce détournement ludique de la méthode dialectique.  Dans la distance qui sépare la phrase  de départ de la finale, peut être symboliquement prise la mesure effective de tout dialogue : non pas un dialogue de sourds, mais la preuve par l’humour que c’est le mouvement du négatif qui fait avancer l’échange langagier vers l’exploration de ses limites. 

    Cette étude ludique du ou plutôt des mouvements du négatif, j’avais eu l’idée, il y a une quinzaine d’années de la reprendre dans un autre jeu que j’inventais alors, le jeu de la réfutation. Le principe en est simple : un joueur soumet aux autres un document iconographique, une photographie plus ou moins intrigante qu’accompagne en guise d’explication un court texte délibérément déraisonnable, de telle sorte qu’il nie dans sa subjectivité échevelée l’apparence d’objectivité placide que délivre l’image initiale. Il est alors demandé à ces joueurs, après une  méticuleuse observation de celle-ci, de réfuter le sens irrationnel qui lui est prêté par le texte à elle joint en le contredisant par une logique encore plus irrationnelle. Lorsque toutes ces réfutations délirantes sont réunies, qui emmènent batifoler les ressources de la négativité dialectique sur les lisières des « terres arables du songe » (Saint John Perse), le plaisir – cet aliment de la connaissance poétique – est de supputer dans la comparaison de ces réponses s’il est possible d’en dégager une interprétation qui permette de situer cette série d’événements imaginaires à une place inattendue dans l’entrelacs des désirs parmi les mythes latents d’hier ou d’aujourd’hui.

    Le 27 avril dernier, j’ai donc à nouveau proposé une nouvelle séance de ce jeu aux surréalistes de Paris et à quelques autres habitant en de plus lointaines contrées. Ont répondu Jason Abdelhadi, Michèle Bachelet, Massimo Borghèse, Anithe de Carvalho, Sylwia Chrostowska, Alfredo Fernandes, Joël Gayraud, Allan Graubard, Beatriz Hausner, Enrique Lechuga, Michael Löwy, Bruno Montpied, Natan Schäfer, Dan Stanciu et Sasha Vlad. Le document iconographique est une photographie que j’ai prise lors d’un voyage en Chine au printemps 2016, dans la petit ville de Tucheng, dans la province du Guizhou. Je l’ai accompagnée du texte suivant, qu’il était donc demandé aux joueurs de réfuter, avec leur imagination la plus savamment malicieuse: 

    La photographie ci-jointe a été prise dans un village situé au centre de la Chine, c’est-à-dire au premier étage de l’atelier de Gustave Moreau, et probablement un 29 février. La truie qui attira l’attention du photographe est en fait un lion vert, métamorphose longuement préméditée d’un sage taoïste en quête d’immortalité. La jeune fille au premier plan est un modèle de Gustave Moreau et c’est lui qui, au fond de l’image, descend l’escalier. Que porte cette demoiselle dans ses bagages ? Peut-être un chou-fleur et un castor empaillé ? Le jeune homme assis à droite dans le magasin attend avec impatience que la lune s’écrase sur la terre.

Jason Abdelhadi : L’interprétation proposée se trompe dans chacun des détails essentiels. Vous devez d’abord savoir que cela n’a pas pu avoir lieu en Chine. Tous les murs, en particulier le motif des briques, indiquent que la photo a été prise dans la ville de Moose Jaw, dans le Saskatchewan. La galerie n’a rien avec Gustave Moreau. C’est un musée de cire dédié à la représentation de célèbres rêveurs. L’homme qui descend les marches n’est pas Moreau mais le jeune marquis d’Hervey de Saint Denys, et il vient de rêver de la truie qui s’est manifestée comme un tulpa. La fille n’est pas un modèle mais une autre rêveuse qui venait exprès de l’Antarctique pour faire part de son rêve au service des acquisitions du musée. Son sac contient un souvenir de Moose Jaw : un brûleur d’encens en céramique verte en forme de mâchoire d’orignal. L’homme assis dans le magasin n’attend pas que la lune vienne à lui. Il envisage plutôt d’aller sur elle, peut-être en chevauchant la truie du rêve, quand il décidera de repartir au pays des rêves.

Michèle Bachelet : Sauf votre amitié, je ne peux vous suivre dans l’interprétation que vous nous donnez. Voyez-vous, cette photographie a été prise en ma présence dans la pyramide inca de Tutétera. Il s’agit d’une peinture murale du IIème siècle de leur ère, en l’honneur d’une truie que la ville de la Grande Plaine des Retours a offerte en contredon d’un potlatch engagé avec la Cité du Houmur. Celle-ci avait déversé à la Porte du Samedirai qui servait aux loisirs, un tombereau de crottins de chèvre épicés. Après de longs pourparlers, les sages de la ville d’en bas considérèrent qu’offrir la truie qui s’était gavée des crottins, à la satisfaction des habitants les plus proches de ce don odorant, les désignaient gagnants du potlatch. Sur la droite de l’image, on voit une toute jeune vierge dont il est dit qu’elle a enrubanné la truie d’un collier brodé du texte hermétique suivant (dont la traduction reste incertaine) : « La truie creuse la pierre, le porc lèche la boue ». Remarquez, cher ami, que nous avons gardé de cet échange les mots truelle et truisme. 

Massimo Borghese : Mais non, il est clair que nous sommes à Venise, au cœur de la Bretagne. Essayant de ne pas être remarquée, déguisée en Justine, avec un fardeau de supplices dans son sac à dos, la femme qu’on voit de dos, qui est en fait Maria Callas, se hâte. Elle s’est bien procuré quatre hypoténuses qu’elle garde cachées dans le sac à provisions avec lesquelles elle espère altérer, avant que ne recommence inexorablement le cycle, celui de la « Grande Année » de 36 000 ans de Pietro d’Abano. Ce serait, bien sûr, grâce à l’aide de deux alchimistes de Prague qu’on peut bien voir dans l’atelier. Malheureusement est déjà sur place – et menaçant et reniflant ses pistes– le cochon, émissaire d’un « enfer musical » flamand. Mais descendant déjà l’escalier, venant à son secours, voici André Breton lui-même.

Anithe de Carvalho : On se trouve à Tampagaram Beach, en Papouasie occidentale, dans une rue parallèle à celle de l’atelier de Gustave Moreau. Ca sent l’automne chilien des églises flambées et des couennes grillées. La truie est en réalité Justin Trudeau, premier ministre du Canada, portant un nouveau déguisement qu’il veut imposer à l’armée. On reconnaît Cinta au premier plan, la jeune modèle de Moreau, qui se rend à sa propre fête d’enterrement de sa vie de jeune fille. Dans ses bagages se trouvent Benjamin Péret et Grandizio Munis déguisés en drag queens et chantant à tue-tête « I will survive ». Celui qui descend l’escalier est Claude Cahun, amant de Cinta. L’homme, assis au fond dans le bar, leur a préparé un lit sous un parapluie de cocktails Blue Moon.

Sylwia Chrostowska : L’atelier de Gustave Moreau se trouve dans la paume de ma main, qui n’était pas à moitié fermée comme sur cette photo. Le 29 février est depuis toujours un jour fictif. L’apparence des lions verts est souvent trompeuse. A propos de Gustavus Moreaus : cf 1. En outre, je ne le laisse pas sortir (confinement total). La lune est déjà pourrie selon l’astrologie fouriériste. Tout le monde sait que les fruits pourris n’obéissent pas à la loi de la gravité. Et d’abord, ce n’est pas une photo, c’est une image produite par une fuite d’essence sur la lune. C.Q.F.D.

Alfredo Fernandes : Evidemment ce cochon que l’on aperçoit sur la photo n’en est pas un. C’est, en réalité, un déguisement qui permet à l’agent John Trump de la CIA de donner le change et de poursuivre ses activités d’espion en toute impunité. Sa façon de renifler démontre, d’une manière tout à fait irréfutable, qu’il n’espère pas trouver que des truffes sur le sol chinois. Du reste, les relations internationales entre les deux superpuissances que sont la Chine et les USA sont assez tendues pour que l’on ait recours aux moyens les plus extrêmes. Ceci expliquant cela. La seule question qui mérite d’être posée, tellement tout ceci relève de l’évidence, c’est si l’agent John Trump arrivera à donner le change et combien de temps pourra- t-il tenir à faire le cochon sans être démasqué. Parce que, très honnêtement, les Chinois qui l’entourent n’ont pas l’air d’être dupes de son petit jeu. Et la jeune fille, avec son sac à dos, qui se dirige vers lui semble faire irruption dans le décor comme une métaphore. Comme qui dirait : « l’affaire est dans le sac ».

Joël Gayraud : Ah, ça non, mon cher Guy, je m’inscris en faux (*) contre vos dires, balivernes et racontars. Vous voudriez nous faire prendre la vessie natatoire d’un poisson soluble pour la lanterne sourde aveugle d’un marchand de sable que vous n’agiriez pas plus effrontément. Au centre de l’Empire du milieu ? Dites plutôt à la périphérie des confins subcarpathiques : celle que vous prenez pour une jeune Chinoise revient de l’acte 69 des Gilets jaunes. Elle rapporte dans son sac à dos quelques souvenirs glanés dans la rue pour confectionner un assemblage surréaliste : une pioche sans tête à laquelle il manque le manche, une dent de CRS, un métronome gonflable, deux plumes de cheval, trois points cardinaux. Elle rase les murs pour ne pas être interceptée par la patrouille de surveillance biopolitique. Mais heureusement le jeune homme qui descend l’escalier et n’est autre que le fils de Henry Darger et de la fée Morgane, vient de métamorphoser en verrat le Commissaire Maigret qui avait repris du service après une catalepsie qu’on espérait définitive. Quant au jeune homme assis à droite dans le salon de tatouage, il attend son heure pour se faire graver sur la fesse gauche le portrait de Jim Morrison (**) et sur la droite un escargot masqué.

(*) Pour reprendre l’expression préférée de Jean Schuster.

(**) Qui n’est ni le fils de William Morris, ni de celui de Gustave Moreau.

Allan Graubard : No, this photograph was not taken on the first floor of the Gustave Moreau’s studio but on a disused, side back lot at Paramount where sets are left to rot. For its part, the pig is a two-dimensional rebus whose associated letters have faded away, and which now acts as a pivot that balances the recessional visual drift through the open doorway – where a postman in his official blue shirt has finally been able to sit for a few priceless moments. His doppelganger, walking down the stairs, and the young woman with the knapsack walking down the stairs, and the young woman with the knapsack walking toward the pig, are displaced refractions of the postman’s dream from the previous night. That we can see them as the postman feels them one approaching, the other leaving – as if, and that is the important point, they didn’t or couldn’t recognize their origin, speaks to the amnesia we currently suffer, Allah be praised! The wall to the left, an angular device that cameramen use to forefront, in this instance, the pig, drawing our attention to it, is a spatial distraction to the only being in the frame who could if he could, clarify what his dream meant. In this world, his world, time means money, and pacing – from mailbox to mailbox – a learned rhythm (from the several thousand miles he has walked delivering letters and parcels) form the two values he constantly juggles to rationalize his labor. So he lifts his head, grab his sack – oh yes, it’s there – and sets off. His name I don’t recall, but his nickname sticks : Sisyphus.

Beatriz Hausner : The dryness of this place belied the fact that it has been raining torrentially, for days on end. The strange animal at centre had lapped up all the moisture, preparing the ground for the arrival of the artist, or his ghost. Gustave Moreau was due any minute now. The young man descending the stairs was himself a ghost, once trapped in a painting by Duchamp. Could every person in the place be reduced to ghostly versions of themselves? This is what the men and women at back had been wondering for years. Only the young woman approaching knew the true answer. It was a strange and new response, hers, a reply she held safely inside the backpack she carried with her whenever she left the safety of her home.

Enrique Lechuga : L’image présentée est une photographie d’un des corridors supérieurs de la montgolfière néo-zélandaise « Le Baiser », laquelle a traversé le Pacifique pour se poser un instant sur un terrain de volley-ball construit sous l’empire de Gengis Khan. La truie qui marche paisiblement est effectivement une truie à trois pattes dont le squelette sert de refuge à un petit enfant collectionneur et coquin qui, toutes les nuits, abandonne, inquiet, l’animal pour aller trouver aux environs la lingerie féminine la plus humide. Le monsieur à gauche descend en fait de l’enfer et se dirige au Groenland pour faire la révolution. La fille du premier plan sera bientôt son amoureuse. Elle s’adresse à la bijouterie du fond qui achète en vrac des hallucinations, des rêves et des bracelets hypnotiques. Le gérant de ce local, le gamin assis par terre, remplira avec des termites les bagages de la fille. Il est à noter que cette photo change tous les matins d’image et de couleurs.

Michael Löwy : Désolé, cher Guy, mais je dois te contredire : tu as tout – ou presque – compris de travers. La seule affirmation correcte, c’est la localisation géographique : en Chine. La sympathique truie est, bien entendu, Madame de Pompadour qui, tardivement convertie au bouddhisme, a eu droit à cette réincarnation. Comment s’est-il fait que tu ne l’aies pas reconnue ? Ses mouvements gracieux, le ton de sa voix, la couleur de la peau, tout montre sa véritable identité. Quant au Monsieur qui descend l’escalier, voyons, c’est Guy Girard en personne, qui sort de son atelier chinois pour aller faire un tour. Tu ne t’es pas reconnu toi-même ! C’est un comble… Qui est le garçon assis au fond ? Eh bien, c’est moi, pardi ! Lors de mon séjour à Shanghai, je t’ai rendu visite à ton atelier chinois, tu l’as oublié ? En ce qui concerne la jeune fille chinoise qui vient de faire ses courses, je reconnais que tu as vu juste : c’était en effet le modèle de Gustave Moreau, mais en se rendant compte qu’elle s’est trompée de pays et de siècle, elle va devenir le modèle de Guy Girard, d’ici quelques secondes, après t’avoir rencontré dans cette ruelle à cochons. 

Bruno Montpied : Vous n’y êtes pas du tout, mon cher Guy. Cette photographie a été prise dans la ville sans bords, internationale, que l’on a organisée en labyrinthe, comme chacun le sait. Nous ne sommes pas en Chine, les Etats-Unis mondiaux sont réalisés, mais on ne vous a visiblement pas prévenu. Dans ce monde, on continue de lâcher des Minotaures au long des ruelles et des passages. On en aperçoit justement un au fond de l’allée. Il a la forme d’un porc, choisi pour sa voracité, aimant particulièrement se délecter des jeunes filles pubères, comme celle que l’on voit sur la photo. Cette dernière n’avance pas, en réalité elle recule, ayant aperçu le monstre contre le contenu duquel elle est prévenue depuis longtemps. Elle a justement apporté une tête humaine dans son sac, par précaution, parce qu’elle s’attendait à rencontrer le prédateur. Elle la jettera au pourceau s’il vient trop près. Les hommes que l’on voit en arrière-plan savent que les porcs ne s’intéressent pas à eux. Ces bestiaux ne s’attaquent qu’à la gent féminine, et c’est pourquoi ces deux individus ne paraissent pas autrement émus devant l’animal. Au contraire, cela les excite, ils attendent de voir avec curiosité (avec impatience, comme vous dites, et c’est le seul point sur lequel je m’accorderai avec vous) ce qui va bien pouvoir se produire.

Natan Schäfer : Comme on peut le voir par son grain, l’image présentée n’est pas une photographie mais une décalcomanie de lumières mêlées. Une fois admis que la Chine n’est que la conséquence d’un patois d’encres de diverses teintes, les lumières se sont une fois encore entremêlées dans la décalcomanie telle qu’elle est ainsi montrée. Le susnommé Gustave Moreau étant mis hors de cause, cette décalcomanie est en fait spontanément apparue dans une valise posée dans la banlieue stressante de Nice, c’est-à-dire la protagoniste d’au Mépris du Tage, un court-métrage des studios Moréas, au 25 janvier, rue de l’Etangram. La truie – il est probable qu’elle mente – n’a été ni prise, ni élevée par le photographe (M. Moréas, s’il vous plaît) mais elle s’est condensée parce que le désir du public des gouttes s’était fait visible depuis un bâtiment de Lugdunum imprimé sur le papier de soie sur lequel fut faite la décalcomanie en question. De même, le modèle cité ci-dessus est en fait un petit avion volant là-bas, piloté par Santos-Dumont, un ami d’ailleurs de M. Moréas – fait qui illustre et renforce donc bien la réfutation de la thèse de M. Girard. Comme on le sait, ni la Demoiselle, ni le 14 bis n’ont de portes, ils ne portent donc rien (ni même choux fleurs ou castors empaillés) et tout est tombé par cette sorte d’anti-porte sans battant et éternellement ouverte. Enfin, l’auparavant dénommé « jeune homme assis à droite dans le magasin » n’est ni jeune, ni à droite, mais il est clair que c’est un sarrasin déguisé en « assis » qui attend, sans tente – lumière oblique – dans cette lune (qui d’ailleurs, et cela dit seulement pour renforcer nos arguments, a appartenu à M. Gustaff Murneau, téléphoniste au Teatro Guaira et concierge dans son temps libre, comme on peut voir la décalcomanie ci-dessus) qui se rase pour un nom du jeu.    

Dan Stanciu : Un examen plus poussé de cette image nous permet d’apporter un démenti formel aux assertions parfois erronées du texte qui l’accompagne. S’il est vrai qu’un observateur non averti pourrait confondre la truie avec un lion vert en raison de leur aura commune, la démarche de ladite truie et surtout sa crinière sous-cutanée nous font penser plutôt à l’animal mercuriel nommé « logopotame », si admirablement décrit par Paracelse dans l’une de ses notes de blanchissage. Le personnage descendant l’escalier d’une manière presque duchampienne est J.K. Huysmans qui vient de prendre congé du Maître, après lui avoir raconté l’histoire de la Toile Frémissante. Quant à la jeune fille, elle est en effet un modèle de Gustave Moreau, sorte de Salomé nubile empreinte d’une spectralité favorisant les plus somptueux débordements. Elle porte dans ses bagages un cadran solaire couvert de mousse, une boîte d’osselets divinatoires et deux ou trois fragments d’Europe trouvés en chemin. La dernière phrase du texte  est la seule qui nous paraît irréfutable, mais il faut préciser que le jeune homme en question a l’air d’un ancien brigadier de Napoléon, rendu impatient par l’excès de vitamines.

Sasha Vlad : Il est inutile de réfuter les arguments avancés par l’auteur, car ils nous paraissent irréfutables. Cependant, certains détails nécessitent un examen plus approfondi. Nous allons nous concentrer sur la truie, qui est évidemment le point focal de la photo. Il convient de mentionner que le processus de métamorphose du sage taoïste a été bien documenté (malheureusement, l’image du lion vert n’a pas pu être capturée par l’œil humain. Ici, il est montré peu de temps après son « décès ». Comme on peut le voir clairement, la métamorphose n’était pas encore terminée et le sexe de la nouvelle incarnation était encore incertain : (reproduction de La bonne fortune (1945) de Magritte). Nous pouvons voir dans une autre image le sage taoïste s’adonner aux plaisirs de la chair dans sa nouvelle incarnation dont le sexe est désormais défini : fragment du panneau de l’Enfer du Jardin des délices de Jérôme Bosch. Le dernier document visuel en notre possession met en évidence la relation entre Gustave Moreau et la truie. On ne sait pas comment ils ont fait connaissance, mais on sait qu’à un moment donné, le peintre a commencé à ignorer son modèle féminin et qu’il était dès lors plus intéressé à représenter la truie : dessin de Moreau représentant une truie couchée. C’est ainsi que le sage taoïste a mis fin à sa quête d’immortalité – il a été immortalisé dans un dessin de Gustave Moreau !

    On le voit : les modes de réfutation choisis ou plutôt inspirés par les structures de l’imagination de chacun de mes amis sont aussi divers que sont diverses leur sensibilités. Certains se placent sur le ton d’un échange mimant un échange réel, amical, tandis que d’autres qui ont choisi de « neutraliser » ce que, auteur du texte de départ (et du choix de la photographie) je suis en tant que sujet désirant, ne  commencent pas leur propos en tenant compte de la part d’affects qui nous lient. Est-ce pour cela que parfois allant jusqu’à mimer le discours le plus rationnel qui soit, le discours scientifique – le modèle pouvant bien sûr être la ‘pataphysique d’Alfred Jarry – ils me semblent arriver à creuser de plus grands écarts avec ma réfutation première ? Il apparait alors avec une évidente jubilation que non seulement mon texte est nié, démonté, réfuté pièce par pièce ou en bloc, mais que même la photographie est critiquée par ces sagaces observateurs et contredite : ainsi que l’a fait remarquer Natan Schäfer, ce n’est pas une photo mais une décalcomanie.  Par le même joueur est avancé le plus grand quotient de négativité : le jeu n’est même pas sûr de son propre nom ! La majorité de ces réfutations fait appel à des logiques paranoïaques de dénégation de ce qui est présenté comme le réel et un discours sur le réel. On ne s’en étonnera pas, la bonne vieille paranoïa-critique de Dali n’a certes pas fini pour les surréalistes d’avoir ses charmes et son bon usage. Ainsi la Chine ne vous plait guère, mes amis, et vous préférez l’empire Inca, les Carpathes, Venise, la Papouasie ou même votre main. Gustave Moreau ? Allons donc, ce n’est qu’un prête-nom. La truie, oui, c’est le Minotaure.  Toutes ces billevesées irrationnelles sont à considérer comme l’échafaudage d’une nouvelle raison critique, dynamisée par une dialectique non pas linéaire mais s’ouvrant en arborescence, où chaque négation ne contredit la thèse qui la précède que pour elle-même se proposer non en tant que valeur immédiate (serait-elle susceptible d’interprétation, la belle affaire !) mais comme lieu transitoire de potentialités, de latences qui pour reprendre des concepts d’Ernst Bloch, sont ce « non-encore-advenu » qui se peut dévoiler en tant que « pré-apparaître » du réel qualitativement transformé par l’imagination et sa gaye science.

    Et comme preuve ou complément de tout ce que je dis, voici le récit du rêve que je fis au matin du 28 avril dernier : 

    Je viens de lancer les invitations auprès de mes amis surréalistes pour qu’ils participent au « jeu de la réfutation ».  Mais contrairement aux fois précédentes où nous nous sommes plus à cette investigation ludique, celui-ci n’a pas pour point de départ une image insolite. Mais seulement un texte qui narre, à la manière d’un fait divers, la tragique mésaventure d’un jeune homme condamné à mort à la suite d’une erreur judiciaire. Je vois maintenant défiler les images des derniers préparatifs de l’exécution comme si je regardais un film ; puis ces images se font plus réelles et je suis parmi la petite foule des journalistes, d’homme de loi et de curieux venus assister à ce rite barbare. Cela se passe sur la place pavée d’une ville de province à la fin du XIXème siècle. Il est possible que ce jeune homme soit un anarchiste impliqué dans un attentat, cependant il clame son innocence. Les aides du bourreau lui lient les mains derrière le dos et le poussent vers l’escalier de l’échafaud qu’il monte sans défaillir. Arrivé près de la guillotine, le bourreau le couche sur la bascule, et le couperet tombe. Je suis submergé par un sentiment de révolte et je manque défaillir. Cependant, ayant repris mes esprits, je me retrouve chez moi, consultant les réponses au jeu que j’ai reçu par courrier postal. Je suis même agacé par le fait que deux joueurs m’ont envoyé en guise de réponse des dessins sans intérêt, tels des artistes contemporains cherchant partout à placer leur camelote. Le premier dessin est en fait une gravure à l’eau forte représentant neuf rectangles disposés les uns au-dessus des autres sur trois rangs. Ces figures géométriques sont tracées avec une fausse maladresse et elles se différencient par les nuances de gris différentes qui les remplissent. L’étonnant est que cette gravure porte la signature de Miro ! Et l’autre dessin, fait de trois lignes courbes tracées en diagonale avec une mine de plomb très grasse semble dans la manière d’Hartung. Mais peu importe, je suis maintenant en compagnie d’une amie chinoise, Y, à Montreuil. Nous marchons le long d’une petite rivière.  Je porte en bandoulière un sac rempli de bouteilles vides et nous allons visiter un entrepôt où se tient une brocante. Cette amie m’assure que nous allons pouvoir y trouver des choses curieuses.  

28 mai 2020

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