REPONSE A UN QUESTIONNAIRE DE LUIS BENITEZ / Guy Girard

Guy Girard

REPONSE A UN QUESTIONNAIRE DE LUIS BENITEZ

1-Comment décririez-vous la situation du surréalisme aujourd’hui en France et dans le monde ?

    Quoiqu’en disent généralement ceux qui font profession  de penser et d’informer au milieu de la cacophonie ambiante, le surréalisme est aujourd’hui un mouvement toujours vivant et actif pour ceux qui y reconnaissent leurs passions et exigences de révolte et de connaissance poétique. Vivant et actif, certes, mais selon une circulation des plus souterraines, dans la mesure où en ce temps de confusion et d’obscurantisme mêlés, l’idée d’un changement révolutionnaire de civilisation dont le surréalisme a toujours fait son principe moteur et dont il n’a de cesse de vouloir en proposer la plus évidente imagination, n’est partagée que par une infime partie de l’humanité qui ne peut hélas l’actualiser que de façon trop sporadique sinon dérisoire au regard de la situation catastrophique dans laquelle sont plongés les habitants de cette planète.

    Les surréalistes, tant bien que mal, font paraître des revues, des livres de réflexion ou d’investigation, des recueils de poésie, en des langues différentes et selon des modalités diverses, et parmi ceux qui ont marqué à nos yeux l’année 2014, je citerai Ce qui sera, Almanach du mouvement surréaliste international édité par nos amis de la revue hollandaise Brumes blondes, et qui en trois langues (anglais, espagnol et français) regroupe les contributions théoriques, poétiques et plastiques de plus de cent quatre-vingt camarades du monde entier. Et ne doit pas être oublié le volumineux catalogue paru aux éditions Sonambula, d’une exposition internationale, La Chasse à l’objet du désir, tenue en juin dernier dans une galerie de Montréal, au Canada. Je citerai également deux autres publications, au sommaire également abondant, reçues ces dernières semaines : la seconde livraison de la revue Hydrolith, faite aux Etats-Unis, et le récent numéro (21-22) de Salamandra, la revue du groupe surréaliste de Madrid. 

    Il est certes difficile de mesurer comment est reçue cette activité, qui ne tient pas à se situer dans les catégories prédéfinies de l’art, de la littérature ou de la réflexion sociale ou politique. Nos idées et nos pratiques ne fonctionnent pas selon les lois de l’offre et de la demande et n’ambitionnent pas certes pas de s’intégrer à ce qu’on nomme la culture, en tant que champ spécifique d’une activité intellectuelle régie par des codes et des coutumes que nous n’avons de cesse de trouver ridicules. Toujours est-il que, alors que le premier Manifeste du surréalisme date de 1924, de nouvelles générations sont apparues au fil du temps, et dans nos groupes de par le monde se rencontrent et se nouent de fructueuses amitiés entre des individus de tous âges que réunissant les mêmes défis et les mêmes sensibilités aimantées aussi bien par une inextinguible révolte que par la nécessité du merveilleux. En cela se conjugue pour les surréalistes l’impératif de sans cesse chercher les moyens de ré-enchanter le monde, un monde dévasté par le capitalisme, qui aux fléaux divers de la misère sociale et économique allie cyniquement une misère intellectuelle qui, ironie de l’histoire, ne touche pas que les classes les plus défavorisées. Cette misère, sur le plan de la sensibilité collective, est produite par ce que nous nommons le misérabilisme, cette machine à décerveler qui s’emploie à mélanger (et de façon explosive, comme le montre la sanglante actualité) confusion des valeurs et valeurs archaïques véhiculées par les religions imbéciles. Face à cela, les surréalistes préconisent l’invention et la mise en partage de d’un mythe émancipateur redonnant à la liberté la puissance d’un désir toujours inachevé.

2-Quelle est l’histoire du groupe surréaliste auquel vous appartenez ? Quels en sont les membres ?

    Le groupe surréaliste de Paris, tel qu’il est aujourd’hui, se situe dans la continuation du regroupement  des surréalistes qui autour de Vincent Bounoure, Jean-Louis Bédouin, Joyce Mansour, Michel Zimbacca et quelques autres, ont en 1969 refusé la liquidation du Mouvement surréaliste abusivement décrétée par Jean Schuster et ses amis. Bien sûr, depuis cette date, notre groupe a traversé diverses périodes, qui peuvent être caractérisées par la succession, alternant avec des moments de plus faible tension, de revues différentes : le Bulletin de Liaison Surréaliste (1970 – 1976), Surréalisme (1977 – 1978), S.U.R.R. (1996 – 2005), Alcheringa (2019 – )(1). Mais que nous disposions ou non de notre propre moyen d’expression, nous avons toujours régulièrement participé aux revues animées par nos camarades surréalistes étrangers, en particulier depuis 1990, à Analogon, la revue du groupe surréaliste de Prague. Le groupe surréaliste de Paris, dans sa composition actuelle compte une douzaine d’individus dont les plus anciens, Michel Zimbacca et Hervé Delabarre, ont connu André Breton.

3-Pourquoi vous sentez-vous en affinité esthétique avec le surréalisme ?

    Je me sens, depuis la fin de mon adolescence, en affinité avec le surréalisme, affinité qui n’a pas tardé à se transformer en adhésion complète dès lors que j’ai pu rencontrer quelques-uns de ceux et celles pour lesquels ce mouvement subversif a encore et toujours son mot à dire. Les cendres de Mai 68 ne me paraissaient pas alors (à l’orée des années 1980) tout à fait retombées et parmi celles-ci brillaient quelques précieuses braises, parmi lesquelles il ne me semblait pas outrecuidant de pouvoir y discerner certaines venant de plus loin dans le temps, qui participent de ce qu’on peut nommer le romantisme révolutionnaire et dont le surréalisme est bien le composant le plus résistant comme le plus actif et le plus actuel.

    En ceci, le surréalisme est un mouvement poétique et éthique mais non esthétique, car c’est un mouvement d’activation et de libération de la pensée poétique (qui coexiste dans l’esprit humain, en conflit ou non, avec la pensée rationnelle), au sens où la poésie est une activité de l’esprit qui œuvre à la connaissance et à la transformation du réel. Son projet est donc plus vaste que d’œuvrer sur de nouvelles acceptations de la beauté, quand bien même l’expérience de celle-ci a pu se manifester et se magnifier sous les registres inattendus de la surprise (comme le préconisait déjà Apollinaire), de l’émerveillement et toujours de façon à ce qu’étincellent les échanges entre le cœur et l’esprit, soumis aux mêmes impulsions désirantes, voire délirantes, d’Eros. On sait que l’un des plus précieux talismans du surréalisme réside dans la suite des « beaux comme… » de Lautréamont : et le surréalisme s’est depuis attaché à démontrer que ces splendides manifestations de la pensée analogique n’ont pas pour but d’agrandir le catalogue des procédés esthétiques mais bien de questionner les rapports de cette pensée avec le monde, qui nous semblent être gages d’une harmonie et non d’une séparation entre le microcosme humain et le macrocosme, et par là, de poursuivre le projet d’André Breton qui vise à la « refonte totale de l’entendement humain ».

4-Quels autres groupes surréalistes y-a-t-il actuellement en Europe et aux Amériques ?

    Il existe actuellement en Europe, hormis le groupe de Paris, des groupes surréalistes en Espagne à Madrid, en Grande-Bretagne à Leeds et à Londres, en République tchèque à Prague, au Portugal à Coimbra, en Grèce à Athènes et en Suède à Stockholm, cependant que d’autres amis se revendiquent également de notre mouvement aux Pays-Bas, au Pays de Galles, en Belgique, en Italie et en Roumanie. En Amérique du Nord, il y a divers groupes aux Etats-Unis, dont le plus ancien (depuis 1966) et le plus actif est basé à Chicago mais nous avons également des amis tant à New-York qu’à San-Francisco et jusqu’en Alabama. Il y a au Canada une activité surréaliste à Montréal, qui est principalement le fait d’Enrique Lechuga, créateur des éditions Sonambula, qui avec le poète cubain(en exil aux Etats-Unis) Fernando Palenzuela, veille à traduire pour le public francophone des poètes surréalistes actuels d’Amérique Latine. Au Canada anglophone, il y a une présence surréaliste à Toronto et sur la côte ouest aux îles Denman(2). En Amérique Latine, sont aujourd’hui actifs au Brésil le groupe surréaliste de Sao Paulo et dans cette même ville le groupe Décollage, de naissance plus récente. Au Chili, à Santiago, nous comptons le groupe Derrame et nous avons des contacts en Argentine, en Colombie et au Costa Rica. Ajoutons qu’il  y a aussi des surréalistes en Australie. Mais par contre je n’en connais actuellement aucun ni en Afrique (3), ni en Asie.

5-Quels sont les relations de surréalistes français avec ces autres groupes ? 

    Tenant compte du fait que le surréalisme n’est ni une idéologie, ni une organisation militante s’appliquent indifféremment en tel ou tel contexte géographique, le mouvement n’a pas de centre, ni à Paris, ni ailleurs. Entre groupes et individus de par le monde, les échanges se font avant tout de façon affinitaire et sans doute aussi de manière plus ou moins dispersée. Certes les communications par internet ont leur avantage, quoique pourtant elles ne suppléent pas à des rencontres réelles, comme il peut parfois s’en passer lors de voyages de certains d’entre nous, à l’occasion, par exemple, d’expositions collectives internationales. Mais nul d’entre nous ne peut prétendre connaître bien tous ceux et celles qui peuvent aujourd’hui se réclamer valablement du surréalisme. Compte tenu également du fardeau de la différenciation des langues, il est pour nous de la première importance d’échanger le mieux possible avec nos amis étrangers en travaillant à des projets communs.

22-23 janvier 2015

1 Note ajoutée en 2019

2 Depuis s’est manifestée une activité collective assez frénétique autour de la revue Peculiar Mormyrid, animée conjointement par un groupe à Ottawa au Canada et un autre, aux Etats-Unis, à Atlanta (note de 2018).

3 Je viens d’apprendre récemment la constitution du Groupe surréaliste au Moyen Orient et en Afrique du Nord, qui publie la revue The Room (note de 2020).

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