LUCY SCHWOB / By : JOËL GAYRAUD

JOËL GAYRAUD

LUCY SCHWOB

REBELLE

Pour François Leperlier

Lucy-Renée-Mathilde est née à Nantes à la fin de l’avant-dernier siècle, en un temps où la poussière du charbon patinait la face des villes, où les escarpes des faubourgs et des barrières étaient envoyés à la redresse dans les établissements d’au-delà des mers, où les fulgurances de l’anarchie inspiraient les poètes. Lorsqu’elle atteignit l’adolescence, elle se découvrit une sœur d’élection désireuse d’échapper à l’emprise des vieillards et avec qui elle décida de tromper la vieillesse. Et pourtant Lucy ne manquait pas de chérir les hommes, et parmi eux, à la première place en son cœur, cet oncle aventurier de l’amour et ciseleur du verbe qu’elle avait connu enfant avant que la mort ne le cliche en figure de légende. Issue de l’éternelle lignée des réprouvés par sa grand-mère paternelle, elle se sentit très tôt consacrée à l’exercice de l’intelligence. En effet, depuis l’origine, les caïnites sont forgerons, alchimistes, bâtisseurs de ville, et elle sut, en prenant le nom de Cahun, qu’elle bâtirait, forgerait, sublimerait sa propre vie. Elle parfit sa mue en abandonnant son prénom comme le serpent rejette son ancienne peau et adopta celui de Claude pour l’hermaphrodisme de son emploi. Nom double, cœur double. La même année, elle se rasa la tête moins par déni de féminité que pour témoigner de son appartenance à la race des esclaves et des serfs. Mais, afin de confondre plus sûrement les regards, elle se maquillait le crâne de poudre d’or, ainsi que l’un et l’autre sourcil en rose incarnadin ou en vert absinthe. Sa vie fut toujours à ses yeux bien moins scandaleuse que le scandale continuel qui paradait aux vitrines de la réalité : l’existence des classes, des armées, des religions. Elle se rapprocha tout naturellement des insurgés de l’esprit, elle écrivit elle aussi sa confession dédaigneuse, ajouta des cousines aux sœurs de Monelle, et mit en scène des fascinations éphémères. Contrairement à une légende tardive répandue par les professionnels de la critique d’art, ces parasites de la création, elle n’a jamais été photographe. Elle a philosophé des images, poétisé des pierres, des crânes, des mains et des plumes, inventé au passage quelques procédés par désœuvrement et par jeu, et a conservé parfois une trace de ses bricolages de fantaisie dans une boîte métallique munie d’un subjectif au cristallin de verre. Déçue par la tournure de l’histoire, elle fit sécession dans une île, mais la barbarie, d’un bond de bête fauve, l’y rattrapa. Il fallut alors s’abaisser à la combattre. Elle s’y livra sans retenue, témérairement, avec les seules armes dont elle et sa compagne disposaient, celles, inégales et toutes-puissantes, de l’imagination. Elles trompèrent et inquiétèrent longtemps l’ennemi. Puis elles furent convaincues, jugées, condamnées et accueillirent le verdict de mort avec le léger rire qui s’impose en la circonstance. Inexplicablement, l’exécution leur fut épargnée. Quand Lucy recouvra la liberté, elle eut le temps de renouer avec ses amis rebelles, puis elle mourut, aussi obscure qu’elle avait vécu, et l’avait voulu. Son imagination était bien trop forte et surtout bien trop haute pour concevoir qu’un demi-siècle plus tard son autoportrait servirait de support publicitaire à l’enseigne de quelque fripier et qu’elle serait enrôlée sous la bannière d’une cause moutonnière, elle qui avait été la singularité même et dont, à ce titre, la vie et l’œuvre, indiscernables, resteront opaques, en leur noyau ultime, à toute interprétation. 

JOËL GAYRAUD

(Publié in Empreintes n° 26, automne 2015).

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