Vues perspectives sur la cité surréaliste et les autres /Vincent Bounoure

Vues perspectives sur la cité surréaliste et les autres

[ Extrait de La Civilisation Surréaliste de Vincent Bounoure et Al.

– Payot 1976 P340 à 346]

La description de la civilisation surréaliste, telle que nous l’avons esquissée, passe sous silence, on l’a vu, les thèmes essentiels sous le nom desquels elle avait cru jusqu’ici souhaitable de s’extérioriser. Les quatre couleurs du Jeu de Marseille, hélas, n’ont assurément pas cessé de faire nos parties quotidiennes, mais portent des noms que l’usage récent a si constamment et si abusivement détournés que leur pointe et leur tranchant, quand il s’agit pour nous d’agir en un drame actuel et concret, nous serviraient autant que sabres de comédie. Les déclarations d’intention, les toasts diplomatiques, les programmes politiques, le discours du pouvoir font ce qu’on sait de la révolution, de la liberté, de l’amour, bientôt du rêve dont les techniciens de l’orthopsychie se disputent les cantons. De nos préoccupations permanentes il importait alors, non pas de reformuler l’énoncé, mais d’indiquer par où elles mordent sur le fait en 1975.

Il n’y aurait là que justification superflue si la préférence ici donnée à des tâches immédiates n’illustrait une méthode constante du surréalisme, parfois, il est vrai, tombée momentanément dans l’oubli, méthode qui est appelée à l’avenir à prendre le pas sur l’exposé de ses directions fondamentales que nul n’ignore plus qu’il ne l’ait voulu. S’appliquant à une réalité changeante, l’action surréaliste est amenée à se manifester sur des terrains divers et à prendre des formes successives auxquelles on s’abuserait lourdement à prêter une qualité intemporelle. Cette sottise de la philosophie historique est encore assez commune et peut-être trouve-t-elle, pour se perpétuer, d’utiles appuis du côté des structuralismes qui s’emploient à éliminer le temps de leurs équations. Ainsi découpe-t-on dans le mouvement des siècles des tranches privées de toute horloge et qui deviennent dès cette amputation passibles d’une description globale et synchronique; ainsi a-t-on fait surgir des lointains des peuples sans histoire qui d’une seule voix témoignent du bien fondé des doctrines de l’immobilité et de la non-temporalité fondamentale du concept. Le surréalisme, qui est civilisation des lointains, se fût donc trouvé en bonne compagnie, si à l’instar des Néo-guinéens ou des Indiens Motilones, il avait passé pour figé dans un schématisme stable où seuls les progrès incertains de la science des civilisations, les périls de la recherche philologique, littéraire et artistique, les bouleversantes aventures de l’investigation bénédictine, introduisent un passionnant suspense. Le plaisir privé des uns, les satisfactions de carrière des autres, même les curieuses observations de psychopathologie auxquelles on s’attend qu’à leur tour tant d’examinateurs donnent lieu après leurs conférences, ne nous font aucune obligation de leur tendre, en vue de la constitution d’une doctrine intemporelle du surréalisme, les leurres qui nous ont rendues transparentes les circonvolutions cérébrales des hamsters et des poissons rouges.

N’en déplaise aux animaux domestiques que le surréalisme a toujours nourris avec bienveillance, il s’avoue insoucieux de leur délivrer la ration périodique et équilibrée qu’ils n’ont d’ailleurs jusqu’ici découverte qu’au prix d’efforts de pâture dont le bénéfice est certain et que nous n’abrégerons donc pas. Ainsi, sans que nous y mettions du tout la main, un jour sera dressé le panorama synchronique de la civilisation surréaliste : nous souhaitons qu’il corrobore les premières tentatives critiques dont elle fut l’objet et auxquelles il serait douloureux qu’on ne sait quel virage dialectique semble donner même provisoirement le démenti. Toutefois ces problèmes scientifiques échappent peut-être à notre compétence et, à défaut d’étudier celles des autres, on voit que nous nous bornons à avoir des moeurs.

En d’autres termes, cette suite de feuillets ne répond à son titre et n’a quelque chance d’être à proprement parler la civilisation surréaliste, que par refus de décrire celle-ci intemporellement quand instante se fait la lutte contre le  sort fait à tous par l’accélération de la moulinette verbale et la pullulation des cuisines où les plus fortes têtes se liquéfient en un irrépressible écoulement. D’anciennes propositions d’Aragon, comme « la connerie est française », peuvent nous sembler un peu courtes. Elles témoignent d’une singulière étroitesse de vue géographique. Nous avons appris que l’internationale des techniciens du pouvoir, l’internationale des maquignons et l’internationale des conférenciers, bref que l’internationale des policiers, des banquiers et des professeurs tous unis par leurs spécialisations taylorisées et marchant au coude à coude vers les derniers jours, ont aboli tout privilège territorial. Le Nouveau Monde qui nous est offert, quand il conduirait aujourd’hui à la fabrication sur orbite d’alliages métalliques inédits, n’inviterait-il pas à s’interroger sur les risques de diffusion de la « connerie » ci-devant française que laissent craindre des hardes d’hercules, surdopés dans les cantonnements pour l’invasion des astres morts et l’installation de colonies prolifiques dans les atmosphères raréfiées ? Le handicap des pyjamas étanches et de l’appareil respiratoire n’était pas nécessaire quand déjà les mots d’amour pour parvenir à bon port se transcrivent en unités d’information.

L’absence de référence explicite dans notre expression actuelle à quelques-uns des thèmes et des modes d’action traditionnels du surréalisme montrerait, à la limite, le défaut d’étendue de notre réflexion et l’insuffisance de nos énergies d’organisation comme le prix qu’il nous fallait payer dès que nous donnions primauté à la certitude qu’à l’instar de toutes les autres, la civilisation surréaliste n’est ni intemporelle, ni même actuelle, mais opérative. L’expérience que nous avons élue comme appelant des conclusions générales est de ce type qui définit les critères internes, serait-ce au cours d’une action d’étendue limitée ; ces critères récusent comme superflue la description d’un état constant ou même d’états instantanés, qu’éclairerait vaguement leur chronologie prise pour conséquence. La pratique de l’automatisme collectif s’instituant parmi nous dans les conditions d’authenticité que nous refuse la vie publique n’a pas été sans induire une sensible transvaluation des relations qu’obérait sans doute encore à l’excès jusque là la croyance instinctive et conformiste à l’unité structurelle du langage, sur laquelle assurément aurait dû peser une moins tardive suspicion. Breton ne nous en avait-il pas déjà prévenus ? « L’écriture automatique, avec tout ce qu’elle entraîne dans son orbite, vous ne

pouvez savoir, confiait-il à Aimé Patri dès 1948, comme elle me reste chère. Je crois pourtant que rien n’a été moins compris. Cela viendra… En attendant, il n’y a eu, à ma connaissance, personne pour s’apercevoir qu’à brûle-pourpoint nous ne disposons spontanément pour nous exprimer que d’une seule structure verbale excluant de la manière la plus catégorique toute autre structure apparemment chargée de même sens. C’est ainsi qu’on réplique par exemple : « Vous n’y pensez pas », alors que, théoriquement, on eût pu dire aussi bien : « C’est impossible » (ou inversement). Tant pis si c’est là une nécessité dénuée d’importance au regard rationaliste Je la tiens, moi, pour seule garante de l’authenticité affective du langage et (bien sûr, par-delà le langage) du comportement humain. » Notre expérimentation porte sur la diversité des structures d’organisation du langage dans sa formulation individuelle et, non pas seulement sur la coupe stylistique des formules : bien plus sur leur innervation par les puissances de l’imaginaire. C’est à elles seules que le langage, jusque dans ses unités élémentaires, doit sa forme et le réemploi immédiat de ses matériaux par l’auditeur qui interprète et répond. Toute théorie du langage, tout projet social qui, passant outre aux conditions d’authenticité du dialogue et plus généralement des relations humaines, tendrait à perpétuer le mensonge de l’univocité du signe et de l’identité structurelle des unités sociales, ne relèverait à nos yeux que de l’histoire des religions et n’appellerait comme on s’y attend de notre part que les réactions de l’anticléricalisme le plus primaire ou les écarts orduriers de l’athéisme le plus au goût du jour.

L’épistémologie contemporaine considère comme l’un des premiers pas nécessaires à la construction d’un matérialisme conséquent de renoncer à ce credo qu’il n’est de science que du général. La notion de modèle d’interprétation, qui a supplanté avantageusement cette antique calembredaine, ne s’expose pas davantage à l’accusation d’idéalisme, ou, si l’on préfère, de nominalisme, que la suite des coups de feu tirés contre les suppôts de la superstititon : elle ramène seulement les prétentions des mandarins qui, se bornant à expérimenter le fonctionnement de leur réseau électrique privé, s’imaginaient calculer le monde lui-même, à des proportions enfin objectives et par là susceptibles de fonder, au détriment d’une illusoire connaissance du monde, une authentique relation avec le monde, relation toute historique : autrement dit mythologique et donnée pour telle après soustraction des actes de foi de la théologie conceptualiste. L’intervention de type scientifique diffère de la nôtre, ici; elle est dialogue avec le monde et nous parlons pour commencer entre nous par Récits parallèles. Mais lorsque nous affirmons que les matrices sont particularisantes, que le sens des mots et l’organisation stylistique de l’expression sont faits individuels, bien loin de conclure à l’étanchéité fatale des systèmes mentaux ou de contribuer à « surélever la barrière des langues », nous retranchons de la théorie du langage et de sa pratique les idéologies implicites, et les intentions souterraines qui en fondent l’usage totalitaire, toutes croyances qui affirment l’identité du message émis et du message reçu pour assurer plus durablement une pseudo-communication gagnant de proche en proche tout le champ des relations humaines. Il n’y a nulle subjectivisation de la théorie du langage dans un exorcisme urgent qui met en évidence les phases de destructuration et de restructuration suivant lesquelles se rythme sa pratique réelle et qui fondent les relations humaines. Il s’agit tout uniment de rompre une bonne fois les liens où la communication véritable reste depuis si longtemps entravée.

Est-ce là, de notre part, répondre aux inquiétudes que ressentait Breton il y a trente ans ? « Hélas, disait-il devant les étudiants de Yale, qu’avons-nous fait de la parole! Sans préjudice des autres changements qui s’imposent, oui, il faudra remonter à cette source. L’appel à la pensée non dirigée nous met en possession de la clé de la première chambre. Pour entrer dans la seconde, il ne faut rien moins que rendre à l’homme le sentiment de son absolue dépendance de la communauté des autres hommes. » Si nous sommes parvenus à nous introduire dans cette seconde chambre, ce ne fut pas sans constater que la première commandait ses accès, en d’autres termes que la pensée non dirigée n’était pas moins garante de l’interrelation humaine que de l’expression individuelle dans leur authenticité.

Les théories actuelles de la communication ont permis de calculer l’effectif maximal des groupes compatibles avec la circulation égalitaire de l’information. La limite assignée par la fonction d’enregistrement des neurones n’excédant pas, dans l’espèce humaine, quarante-cinq unités d’information par seconde, il est aisé, moyennant quelques hypothèses sommaires, d’en déduire le volume extrême d’une unité sociologique de communication, « Yona Friedmann, rapporte Robert Escarpit, a évalué à 16 personnes — disons de 12 à 20 – la dimension critique qu’un groupe égalitaire non médiatisé ne peut dépasser sans que la communication y devienne impossible. C’est la dimension de la table ronde, du séminaire, du groupe de travail ou de combat, En faisant jouer la spécialisation des fonctions, puis la hiérarchie, puis l’emploi de moyens mécaniques de transmission, il est possible de définir d’autres dimensions critiques, pour d’autres types de groupes. » Eh bien! qui ne le remarquerait d’un accent narquois, le format des groupes surréalistes s’est en effet situé, de l’origine à ces jours-ci, aux alentours de seize personnes. Mais le calcul des techniciens conduit droit à des conclusions qui rendent au fortuit cette observation ou, pour le moins, la vouent à d’autres principes d’explication. En effet, si la théorie dite de la communication s’est jamais assigné un objectif concret, ce fut assurément d’en maîtriser les lois pour accroître le rendement des instruments d’information. En période de galopade démographique, la limite absolue de vingt individus laisse bien des chaises vides au banquet des plaisirs unanimes, sauf menus programmés en audio-visuel ou acheminés par la voie hiérarchique. Tout l’effort de la théorie informatique, aboutissant à définir le « libre échange » des nouvelles et la communication comme le fait de deux douzaines d’individus isolés parmi d’importants milliards d’êtres humains est un succès d’aspect sinistre. Prenons donc cet aveu pour ce qu’il est et, sachant de longue date de quoi il retourne, vérifions que les limites de la communication, jusqu’à l’avenir numériquement non définies, sont indépendantes des limites, très précisément dénombrées et définitivement closes, de l’information.

Le surréalisme est civilisation parce qu’il est lieu de relation et qu’il ne ressemble à aucune agence de presse, ni à aucune de ces barbaries actuelles que la quantité des faits divers proroge par la circulation mercurielle de mots désolants, mots qui ne sont intégrants d’aucune passion, privée ou publique, et qui rapportent la vie de l’esprit aux dimensions de l’unité téléphonique. Alors qu’une juxtaposition de monologues informatifs innombrables, incessants, frénétiquement multipliés, tente d’obvier à la disparition accélérée de toute interrelation et de toute saisie effective du monde, alors que parallèlement l’anthropologie de la communication tente d’interpréter tout le comportement social à travers des quantités de petites annonces, nous affirmons qu’il n’est de civilisation qu’en vertu du jeu successif des dissolutions et des restructurations de la parole qui en assurent l’échange et qui, dressant les hommes face à face, et les nouant par mots et par gestes, les font uniques, libres et solidaires. C’est où l’on voit que l’idée de civilisation surréaliste est un projet inachevable dont les données présentes appellent d’immédiats développements.

Vincent BOUNOURE

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