Kamel El Telmisany in Don Quichotte, jeudi 4 janvier 1940

Kamel El Telmisany
  • Moukhtar et le drame de l’Art Néo-PharaoniqueQuand les danses Poloviennes de Rimsky-Korsakov vous exaltent et vous entrainent dans un monde proche de l’ouïe mais éloigné du regard… vous percevrezde grandes clameurs qui résonnent au seuil d’un horizon chargé d’air humide et décoloré. A ces clameurs font suite quelques rapides instants de silence – qui sont comme les derniers soupirs ‘une enfant à l’agonie, tandis que la pluie se répand sur le désert et le couvre de roses et que les gouttes de cette pluie frappent à la vitre de cotre fenêtre comme si elles portaient un message de l’aimée. Ces clameurs se répètent encore une fois et engendrent de grandes secousses majestueuses imprégnées d’une violente douleur humaine propre à dissoudre les cellules et à dévisser les os de votre solitude en fonction de l’immense espace environnant, vide et cependant débordant d’un espoir qui ne cesse de nous sourire ànous comme à tous les damnés. Et dans le même temps, si insignifiant que vous soyez, vous prenez conscience : – de votre grande et vivante entité, de votre existence autonome comme être indépendant et de votre place dans l’évolution progressive d’une humanité qui ne peut se passer de votre concours- de la propension de l’univers à s’élever au niveau de tous vos espoirs- des chances de réalisation de vos rêves les plus chers- de la certitude que vous obtiendrez votre part de vie et de poésie quand même la souffrance et le monde s’archiveraient sur vous et quand même la victoire resterait en apparence, à la meute des esclaves.Voilà pour la musique.*Et pendant les nuits d’hiver. – au terme de la première partie de la nuit, alors que vous retournez à votre maison si toutefois vous en avez une, se dressent devant vous des visages en détresse, durs comme pierre, qui n’adressait la parole à personne car nul ne leur pose de questions. Visages qui ne pleureront jamais parce que la dureté de l’existence a séché leurs larmes avant qu’elles ne murissent et que l’ami auquel il leur serait enfin possible de confier leur secret n’est pas encore trouvé… Quand vous verrez des vagabonds ivres de chagrin, de vin rouge frelaté et de bouts de cigarettes déchiquetés scandaliser les rues les plus luxueuses, de leurs cris et de leurs gestes et chanter de temps en temps une chanson concernant un pays lointain et un amour enfui… Laissez les chanter, s’enivrer et jouir de cette vie. Ils ont de quoi détruire des montagnes rien qu’avec leur seule misère. La fille de la rue passe devant vous, silencieuse, comme si elle n’était qu’une momie à bon marché échappée d’un musée où on la gardait captive après qu’elle eut perdu l’amour et le pain à la fois. Son visage est couvert de fards et son corps de blessures. Le sang coule de ses bras et de ses lèvres pareilles à deux grains de beau raisin noir. Le sang se répand sur le trottoir et les oiseaux verts descendent de leur nids pour s’y baigner et se désaltérer. Le sang bout comme un cuivre chauffé au
  • rouge. Vous le voyez à la lumière des étoiles s’élever vers le ciel en une colonne de fumée noire et lourde. Les gens se mettent à courir sous le coup de la peur. Ils n’oublient pas qu’ils ont une respectabilité à sauvegarder. Ne courez pas…N’ayez aucune crainte… arrêtez-vous un instant et regardez. Laissez les oiseaux se baigner et se désaltérer puis regagner paisiblement la nudité des branches. dirigez-vous vers la fille de la rue déposez un baiser sur son front puisembrassez par deux fois chacune des blessures de ses bras. Découpez un morceaude vos vêtements afin qu’il serve à sécher ses plaies. La fille ne vous poursuivra pas. Son sang ne vous infectera pas. Le jour viendra où elle vous regardera de ses yeux aux paupières plombées, rêveuses en leur tendresse, et vous comprendrez tous deux comment les gens s’aiment dans tous les pays, sous tous les ciels et sur toute terre… C’est Sonia – quelques lignes durcies de Dostoievsky – qui avance dansla rue.Voilà pour la littérature. *Korsakov, Yves Tanguy, Paul Eluard… sont des artistes ayant atteint les cimes de lagrandeur par le développement de leur individualité et par le regard absolu qu’ils posent sur un monde unique dont aucun principe héréditaire rivant l’homme à un sol déterminé, ne vient limiter l’étendue. Cette individualité porte en elle-même toutes les chansons et chaque ligne de leurs oeuvres très pures peut s’y lire en toute clarté.ils inspirent aux hommes leurs attitudes vitales. ils les aident à supporter la vacherie de l’existence. Rien dans leurs oeuvres ne ressemble à une concession faite au particularisme local – à la couleur octale. L’individu, l’humanité, la vie éclipsent tout. Quant à l’oeuvre de Dostoievsky, elle plonge ses fortes racines dans une terre riche qui ne suscite. – qui n’entretient aucun sentiment exclusif et détestable. C’était là un phénomène indispensable à l’éclosion de son génie et à l’accomplissement de sa personnalité laquelle ne respire ni plus ni moins le même air que le reste du monde. La littérature de Dostoievsky se résout en un grand amour et en une intelligence totale de l’humanité entière. Et il ne reste bientôt plus de traces dominantes de cette couleur locale de laquelle il est parti. Ce qui rend son oeuvre puissante et immortellec’est qu’elle nous apprend à aimer les êtres aux côtés desquels nous vivons dans la mesure où ils sont inséparables de l’humanité. Il n’ya pour l’art aucune chance de s’immortaliser s’il ne s’assigne pas pour but premier et ultime l’accès à une humanité absolue.Je suis convaincu que le goût de Mouktar pour l’art Pharaonique n’impliquerait nullement dans sa propre pensée cette attitude partisane et négative qu’une critique ignorante accole à son nom. Cette même critique après avoir criminellement défiguré l’art de Moukhtar, tenu en échec l sculpture en Egypte et en a enrayé tous les progrès possibles au cours de ces dernières années. C’est elle encore qui est coupable de la résurrection désastreuse de l’art Pharaonique sous la forme exaspérée et suffocante qu’on voulu lui imposé, insupportable à toute individualité, rebelle à toute création et à toute rénovation. C’est elle enfin qui est responsable de
  • la décadence honteuse de valeurs artistiques au sein de la jeunesse égyptienne.Que sont ces sculptures desquelles s’émerveille la critique en les signalant comme les plus belles créations de Mouktar sinon un exemple d’épicerie artistique et une souillure sur le front de Mouktar. L’histoire dans sa probité future n’en retiendra pas les noms. Elles ne demeureront que comme les pierres restent fixées à la montagne.Mouktar l’artiste se retrouve dans l’invention de “La sieste”, de “Khamsin” et de “Versl’aimée”. C’est là qu’il s’abandonne à son naturel et se décide à comprendre que l’artauthentique est plus profond qu’un style stérile à la merci de chacun.L’ART LIBRE NE FLECHIRA JAMAIS SOUS LE JOUG DE LA RACE ET DU SOL.Kamel El Telmisanyin Don Quichotte, jeudi 4 janvier 1940
Kamel El Telmisany 1938

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